La «Cancel Culture»: entre réfutation et/ou normalisation?

Les débats autour de la « Cancel Culture » agitent l'opinion dans plusieurs démocraties occidentales. Les remises en cause sont difficiles. Mais il faut demeurer solide face aux traces les plus inacceptables et les plus sordides de notre héritage républicain. La « Cancel culture » est un bienfait si elle permet de dégager un consensus sur notre passé. Par Mehdi Thomas Allal & Louis-Georges Tin

Mehdi Thomas ALLAL
Maître de conférences à Sciences Po
et Responsable du pôle « vivre ensemble » du think tank Le Jour d'Après (JDA)

& Louis-Georges TIN,
Président d'honneur du Conseil représentatif des associations noires (CRAN)


Les débats autour de la « Cancel Culture » agitent l'opinion dans plusieurs démocraties occidentales. Le refus de symboles issus du passé esclavagiste, ségrégationniste, colonisateur ou génocidaire de certains pays met-il en danger la cohésion sociale et nationale au même titre que le séparatisme, le communautarisme et/ou le négationnisme ? Les monuments, les noms de rues, l'écriture … doivent-ils refléter la mémoire et la victoire des principes de liberté, d'égalité, de laïcité, de souveraineté et de fraternité en France, et ailleurs, alors que nous sommes sous la domination des révolutions, des guerres, de la colonisation, des exterminations de masse, du dérèglement climatique, du terrorisme et des épidémies ?

Comme l'affirmait le président Jacques Chirac à propos de l’Holocauste en général, et de la rafle du vel d’hiv en particulier, la liberté d'expression ne doit pas servir de prétexte pour tenir des propos offensants, caricaturaux et dégradants. Si certaines minorités se sentent insultées par des mesures ou par certaines appellations, cela montre bien qu’il y a nécessité à entendre la voix des opprimés et des victimes de l'Histoire. Certes, la violence n'a pas sa place pour déboulonner des statues ou détruire certaines institutions. Mais les démocraties occidentales doivent faire face à leur part d'ombre sans trembler devant l'ampleur de la tâche...

Les remises en cause sont difficiles. Mais il faut demeurer solide face aux traces les plus inacceptables et les plus sordides de notre héritage républicain. Un droit d'inventaire est revendiqué par des militantes et des militants, qui permettrait de redonner de la fierté et de la cohérence aux combats pour la dignité et la justice sociale. Il est impératif de faire le tri entre les défenseurs authentiques des droits humains et ceux qui ont pêché et excellé dans l'ignominie.

Prenons l'exemple du jugement de la collaboration française durant l'occupation : la vindicte populaire a laissé la place à un examen de conscience lucide et patient, grâce auquel la justice a pu faire son travail. Ce travail a permis de combattre tout manichéisme et de « rassembler » autour des principes issus des rangs de la résistance communiste et de la France libre. Faire participer et faire entendre la voix des plus faibles et des exclus de l'histoire officielle constitue une nécessité, y compris dans nos plus grands textes et parmi nos plus grandes œuvres.

Autre exemple : la renouveau des luttes féministes autour de la dénonciation du harcèlement, du sexisme et de la pédocriminalité, d'abord à Hollywood, puis dans le monde entier. Des scandales ont ainsi éclaté un peu partout, faisant craindre une véritable « chasse aux sorcières » contre les mâles blancs, hétérosexuels et issus de la classe bourgeoise.

Mais quels sont les gages donnés à notre jeunesse si des responsables politiques ont couvert ou tolèrent des actes répréhensibles selon la loi ? Comment mettre fin au patriarcat, qui sévit depuis des millénaires, et qui a produit tant de souffrances, autrement que par la répudiation ou la réputation ?

De la réfutation des horreurs de l'histoire, il faut passer à la normalisation de nos discours et de nos comportements pour enfin se réconcilier entre progressistes et conservateurs. La crainte du populisme ne doit pas nous conduire à occulter les déchirures, les blessures et les vérités historiques. Traduire dans les textes, les noms et les normes ces affres et ces atavismes est un défi inédit auquel sont confrontés nos dirigeants contemporains. 

Entendre les revendications légitimes des Noirs, des Arabo-musulmans, des Asiatiques, des Latinos, des minorités d'Europe centrale et orientale, ou encore des Roms … ne met pas en danger nos racines culturelles et nos principes fondamentaux. La prise en compte de ces revendications enrichit notre patrimoine, notre langue et nos lois. Œuvrons toutes et tous pour un nouveau pacte avec la société civile et un nouveau contrat avec les générations futures.

La « Cancel culture » est un bienfait si elle permet de dégager un consensus sur notre passé. Elle implique concertation et participation des minorités à la vie publique et aux espaces de décision. Elle permet de se concentrer sur l'avenir et de bâtir un régime politique acceptable aux yeux des citoyennes et des citoyens. Point besoin de rébellion, juste une réévaluation, une ré-élévation, une réconciliation et une révolution démocratique, tranquille et silencieuse afin de faire advenir une France multicolore.

 

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