Le multiculturalisme est-il compatible avec la société française?

D’inspirations nord-américaines, les philosophies relatives au multiculturalisme ont envahi le débat public en France ces quarante dernières années. Leur traduction politique est néanmoins très faible, peu fiable et peu durable, alors que la société française est largement plurielle, contradictoire et diverse dans toutes ses composantes.

D’inspirations nord-américaines, les philosophies relatives au multiculturalisme ont envahi le débat public en France ces quarante dernières années. Leur traduction politique est néanmoins très faible, peu fiable et peu durable, alors que la société française est largement plurielle, contradictoire et diverse dans toutes ses composantes.

Beaucoup d’intellectuels conservateurs les réfutent, en refusant la prise en compte de ce fait social dans les normes et les différentes politiques publiques, notamment celles qui s’appliquent aux jeunes issus des quartiers populaires. Certains prétendent même que ces philosophies aspirent au statut de science, à défaut de constituer une « conscience » pour les démocraties occidentales.

Quelle définition du multiculturalisme dès lors pourrait être acceptable pour se muer en une doctrine juridique susceptible d’influencer les autorités et les institutions ? Comment accueillir cette « idéologie » dans les meilleures conditions et les meilleurs délais possibles dans notre droit ?

Le législateur français a commencé à opérer sa mue avec des phénomènes tels que les génocides arménien et rwandais, le négationnisme et la lutte contre le racisme & l’antisémitisme, l’handiphobie ou l’homophobie, ainsi que la traite des êtres humains et l’esclavage… À l’heure du djihadisme international, faut-il aller plus loin, en évoquant par exemple la guerre d’Algérie, la colonisation et les indépendances des pays asiatiques, latino-américains, australiens et africains, le refus de la guerre et de la torture ?

L’immigration en provenance de nos anciennes colonies a largement « nourri » la croissance française pendant les Trente glorieuses. Pourtant, les fils et les filles d’immigrés se sont heurtés à un plafond de verre dans leur souhait de s’insérer sur le plan économique et professionnel.

L’ascenseur social n’a pas fonctionné pour eux, peut-être en raison de leurs origines ethniques et religieuses, présupposées incompatibles avec les racines et les traditions chrétiennes de leur pays d’accueil. Leurs représentation de la société française s’en sont trouvées obstruées et obérées par des rancœurs et du ressentiment. Le management interculturel a consisté en une « niche », largement délaissée dans l’administration, les entreprises, les syndicats et une partie du tiers secteur.

Quels leaders et quels dirigeants ont repris à leur compte ces revendications minoritaires pour les inscrire dans la Constitution, dans nos lois, dans nos règlements, dans nos accords collectifs, dans nos coutumes ?

La crainte de la montée de l’extrême-droite doit-elle nous amener à passer sous le boisseau, voire à dénoncer, certaines tendances et certains mouvements sociaux, portés par exemple par les Juifs, les Rom et les Noirs de France ou encore les arabo-musulmans, les latinos et les asiatiques… ainsi que par toutes les minorités à trait d’union ? Faut-il toujours ériger en ennemis les multiples catégories populaires, au lieu d’en voir des alliés vis-à-vis du pouvoir ?

Car les « petits blancs » ne sont pas mis en danger par les cultures « étrangères ». Le sentiment d’ « insécurité culturelle » est un concept forgé pour s’opposer plutôt que concilier, pour nuire et se détruire, plutôt que s’aimer.

Ces cultures viennent renforcer la culture française, la conforter, l’enrichir et l’élargir, la défendre et non la dominer. La culture française est composée d’apports venus de tous les horizons enrichir notre patrimoine. C’est ce que certains auteurs et intellectuels antillais ont dépeint comme la «créolisation »

Les rivalités et les tensions doivent être débattues sérieusement et sereinement, mais en dehors des échéances et des campagnes électorales qui font de plus en plus le jeu des partis populistes, qu’ils soient de gauche ou de droite. Le multiculturalisme ne peut se résumer à un jeu ou un enjeu.

Le multiculturalisme est issu du métissage des langues et des cultures. Pour ne pas verser dans le communautarisme et/ou le séparatisme, il a besoin également de se réformer, pour être authentiquement cet espace de liberté, de compassion et de tolérance entre différentes minorités. Il doit permettre de prendre sa revanche sur les nouvelles élites et les autocrates. Viser le dépassement des assignations identitaires et sociales est un creuset typiquement français. Le multiculturalisme doit s’en imprégner pour être authentiquement « libre ».

La préservation du pluralisme des courants d’expression ne passe pas seulement par les médias ou les partis. Il concerne aussi les cultures et les religions minoritaires placées sur un pied d’égalité. Le moule jacobin uniformisant, constant et tyrannique doit évoluer vers une meilleure appréhension des communautés, sans pour autant renier et refouler notre héritage révolutionnaire, fondé notamment sur le principe de fraternité. Un droit d’inventaire dans les philosophies du contrat social est aujourd’hui d’actualité pour adapter nos discours et nos actes aux défis contemporains.

 Texte collectif : 

par Mehdi Thomas ALLAL,
auteur et enseignant

Kossi ATSU,
conseiller politique

Nadjib SELLALI,
journaliste réalisateur

Slimane TIRERA,
directeur de NewVO Radio

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