Une dose de «discrimination positive» à l'ENA? Chiche!

Alors que le fameux rapport Thiriez était remis mardi 18 février entre les mains du Premier ministre, les spéculations vont bon train sur les possibles réformes qui affecteront la haute fonction publique dans les années à venir. Dans le viseur: l’actuelle ENA, tant décriée depuis sa création par le général de Gaulle en 1945.

Par Mehdi Thomas ALLAL, maître de conférences à Sciences Po Paris
 et responsable du pôle « Vivre ensemble » au sein du think tank le Jour d’après (JDA).
 Il a occupé les fonctions de conseiller « diversité » à l’ENA en 2011-2012. & Asif ARIF, avocat au Barreau de Paris et auteur de plusieurs ouvrages sur l’islam et la laïcité.

Alors que le fameux rapport Thiriez était remis mardi 18 février entre les mains du Premier ministre, les spéculations vont bon train sur les possibles réformes qui affecteront la haute fonction publique dans les années à venir. Dans le viseur : l’actuelle École nationale d’administration (ENA), tant décriée depuis sa création par le général de Gaulle en 1945. Le président Emmanuel Macron avait affiché la couleur : obtenir des cadres de la fonction publique davantage représentatifs de la société française et plus proche du terrain, en bouleversant les modes de sélection et l’enseignement dispensé. 

Parmi toutes ces mesures, l’une d’entre elles risquait fort de faire débat et faisait déjà l’objet le lendemain même d’une désapprobation officielle de la part du gouvernement : réserver une dizaine de places aux candidats issus des quartiers, en créant un concours spécifique, à l’instar de Sciences Po dans les années 2000. En effet, jusqu’à présent, les écoles du service public s’étaient contentées de mettre en place et de renforcer des classes préparatoires intégrées (CPI), tout en conservant le même concours pour tous les étudiants. En d’autres termes, le curseur était placé sur la formation en amont, avec un soutien matériel, en matière de logement ou de bourses de l’enseignement supérieur, par exemple, afin de « préserver l'égalité des chances »… 

Cette conception de la « discrimination positive » a pourtant rapidement révélé ses limites. Diverses études sur les cohortes d’étudiant-e-s de la CP’ENA ont démontré que les résultats n’étaient pas à la hauteur : très peu d’étudiant-e-s admis à l’ENA, malgré de meilleurs résultats pour les autres concours. La forteresse continuait d’être, de fait, inaccessible et inatteignable.

Prenant exemple sur le modèle anglo-saxon, qui a imaginé des parcours parallèles pour l’accès aux grandes universités, cette dose de « discrimination positive » devrait faire l’objet d’une évaluation dans sa mise en œuvre. Mais félicitons-nous : cela signifie que, désormais, l’apprentissage des codes et des usages de la haute fonction publique se fera sur le long terme, tout au cours de la scolarité. 

En réalité, si l’on creuse un peu, il existe autant de différences que de similarités entre les dispositifs de « discrimination positive » pour l’accès à l’enseignement supérieur français et nord-américain : le système mis en place en France ne crée pas véritablement de victimes, puisque les élèves issus des zones défavorisées ou présélectionnés sur critères sociaux viennent normalement se surajouter et non se substituer au reste des étudiants ; par contre, aux États-Unis et au Canada, il s’agit de donner la préférence à un groupe « minoritaire » sur un autre pour inverser la discrimination, notamment en vue de rééquilibrer la composition des élites.

Par ailleurs, le type même des critères utilisés ne se situe pas sur le même plan : alors que l’examen des candidatures dans les pays anglo-saxons est de type essentiellement individualisé, en fonction d’un faisceau de critères liés au talent, au parcours ou à l’origine ethnique du candidat… C’est l’origine géographique ou la classe sociale qui est prise en compte en France, c’est-à-dire des critères de type collectif, selon une tradition républicaine du principe d’égalité rétive à la prise en compte des différences. 

En revanche, dans les deux cas, les institutions privilégient en définitive des critères indirects pour ne pas stigmatiser les futurs étudiants. Ces critères permettent de manière détournée et parfaitement légale de cibler les minorités visibles. En d’autres termes, il y a peu de place pour la surenchère identitaire et davantage de crédit accordé à la motivation et à l’investissement personnels des élèves dans leurs projets professionnels. Cette manière fort discrète pour agir est un gage de succès des deux côtés de l’Atlantique. 

Si le président de la République choisit d’introduire une véritable « discrimination positive » dans les voies d’accès à la haute fonction publique, il le fera donc sans révolutionner le modèle « républicain », en évitant de tenir compte des origines, pour privilégier les choix géographiques ou les statuts sociaux comme critères antidiscriminatoires. Parions qu’il s’agit d’une méthode davantage efficace que les statistiques ethniques.

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