Le chaînon manquant

La mémoire doit être pensée et enseignée de manière positive. Il faut agrandir l’Histoire, plutôt que la rétrécir. Refléter et rappeler l’ajout des plusieurs couches du peuplement de notre pays est un « pied-de-nez », mais également un rempart et un renfort face aux théories conspirationnistes ou encore aux théories du "grand remplacement" développées par l’extrême-droite

En lisant le dernier ouvrage de Delphine Horvilleur, je me suis rendu compte qu’il existait un chaînon manquant au droit antidiscriminatoire : celui de la mémoire ; « nul ne peut être discriminé en fonction de sa mémoire ». Réparer cet oubli pourrait permettre au Code pénal de sanctionner plus efficacement le négationnisme et le révisionnisme, et, plus généralement, de rendre justice à tous ses peuples qui ont connu le génocide et qui souhaitent que nos libertés fondamentales en tiennent compte.

La mémoire n’est, en effet, ni une affabulation historique ou une fiction juridique, ni un attribut physique, ni même une opinion politique, encore moins un handicap ou un acquis social... Elle permet de se construire un passé acceptable aux yeux de tous, de tout ce qui nous entoure, de nos contempteurs et nos contemporains, de nos compagnons, de nos collègues, de nos congénères, de nos connaissances…

La mémoire de la Shoah, de l’esclavage et de la colonisation, de l’immigration, n’est pas suffisamment dispensée dans nos établissements scolaires. Plusieurs historiens l’ont souligné, tandis que les juges constitutionnels continuent de considérer que le législateur français n’est pas compétent pour reconnaître les drames du massacre arménien, rwandais ou ailleurs... Comment redonner confiance dans nos institutions si l’on raye, si l’on raille, si l’on ne se rallie pas les différences socioculturelles ?

Cette mémoire est essentielle au vivre ensemble. Notre cohésion sociale et nationale en dépend. Elle n’est pas en contradiction avec le principe de laïcité, même si elle noue des relations essentielles et authentiques avec les croyances, les corps, les morts… La mémoire est construite, elle touche à notre sensibilité, à nos émotions. La nier aux individus constitue un risque de déshérence identitaire pour les groupes ou les catégories de la population qui en revendiquent le caractère vivant.

La France est cette maison, plurielle. Elle ressemble à une mosaïque ethnoculturelle ; elle rassemble toutes les histoires qui ont participé à l’élaboration de la nation. Elle doit rendre un hommage à chacune des mémoires, des tragédies, des oublis, à toutes ces « passions douloureuses » (Benjamin Stora) qui ont jalonné et qui ont jalousé son cours. L’État français n’est pas ce monstre monolithique et froid que décrivait Hobbes, il est perméable aux tendances, aux tentations, aux tentacules du passé...

Il n’est pas possible de se passer des racines chrétiennes françaises. Mais que dire de ces apports venus de tous les continents pour enrichir notre démographie, notre capital humain, notre croissance ? Que dire de ces soldats qui ont combattu pour notre patrie pendant les guerres du XXème siècle ?

Que dire de cette main d’œuvre issue de nos anciennes colonies venue pendant les « Trente glorieuses » apporter leur pierre à l’édifice ? Que dire de ces filles et ces fils d’immigrés qui rencontrent tant de discriminations sur le marché du travail, pour accéder au logement, pour s’éduquer ou pour obtenir un service ?

La mémoire doit être pensée et enseignée de manière positive. Il faut agrandir l’Histoire, plutôt que la rétrécir. Refléter et rappeler l’ajout des plusieurs couches du peuplement de notre pays est un « pied-de-nez », mais également un rempart et un renfort face aux théories conspirationnistes ou encore aux théories du Grand remplacement développées par l’extrême-droite. La renaissance et la reconnaissance de notre diversité est un facteur et un vecteur de solidarité et d’efficacité, de fraternité, de performance de notre ordre normatif, un moyen de redorer notre blason sur la scène internationale. Il fait désormais l’inscrire dans notre droit.

Texte collectif :

par Mehdi Thomas ALLAL,
auteur et enseignant,

Kossi ATSU,
conseiller politique, 

Nadjib SELLALI,
journaliste-réalisateur,

& Slimane TIRERA,
auteur

 

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