Va-t-on envoyer les bénéficiaires du Concours Talents au « casse-pipe » ?

La question qui se pose aujourd’hui est celle de l’acculturation : ces jeunes, qui sont entrés « par effraction » : que vont-ils devenir ? Est-ce qu’on va les accepter et les reconnaitre à égale valeur de ceux qui sont rentrées par la voie classique ? C’est-à-dire, qu’on peut être recruté par un concours Talents et, toute sa vie, en souffrir...

L'ordonnance du 4 mars 2021, qui a été prise en application de la loi du 6 août 2019 de transformation de la fonction publique, met en place, à titre expérimental, et jusqu’au 31 décembre 2024, un concours externe spécifique pour l’accès à cinq grandes écoles du service public : l’École nationale d’administration (ENA) ; l’Institut national des études territoriales (INET) pour le concours d'administrateur territorial ; l’École des hautes études de santé publique (EHESP) pour les concours de directeur d’hôpital et de directeur des établissements sanitaires, sociaux ou médico-sociaux ; l’École nationale supérieure de la police (ENSP) pour le concours de commissaire de police ; et l’École nationale d’administration pénitentiaire (ENAP) pour le concours de directeur des services pénitentiaires.

Cette mesure est fondée sur le constat, maintes fois souligné en sociologie de l’administration, que la part des élèves d'origine modeste est demeurée très faible dans les écoles du service public, notamment dans celles préparant aux emplois de la haute fonction publique. À titre d'exemple, cité par la Vie publique, les enfants d'ouvriers - qui représentent, selon l'INSEE, 19,6 % de la population active française en 2019 - ne représentaient que 5 % des effectifs dans les écoles de la haute fonction publique des promotions 2020-2021.

Le critère retenu pour ces concours spécifiques, dits "concours talents", est donc essentiellement lié aux revenus des familles : en effet, il faut être, ou avoir été, pendant sa scolarité, boursier de l’enseignement supérieur ; ainsi qu’avoir suivi un cycle de formation sélectif de préparation à ces concours (élèves des futures "Prépas Talents" du service public et des classes préparatoires intégrées (CPI) des quatre années précédentes). Ces Prépas Talents seront présentes sur tout le  territoire,  intégrées notamment à des écoles du service  public, à des universités ou à des instituts d’études politiques (IEP).

La question qui se pose aujourd’hui est celle de l’acculturation : ces jeunes, qui sont entrés « par effraction » : que vont-ils devenir ? Est-ce qu’on va les accepter et les reconnaitre à égale valeur de ceux qui sont rentrées par la voie classique ? C’est-à-dire, qu’on peut être recruté par un concours Talents et, toute sa vie, en souffrir. En bref, s’il faut se féliciter de cette mesure, c’est à la condition, en parallèle, d’avoir une action extrêmement forte d’accompagnement d’ores et déjà des talents de la diversité qui sont dans la « maison ».  L’accès facilité à la haute fonction publique doit être conçu comme un continuum, pas seulement à l’entrée, aussi au sommet ; or, il n’y a pas, aujourd’hui, cette capacité à nommer sur des postes importants…

Par ailleurs, il est également possible de s’interroger sur le critère retenu par le Gouvernement pour mettre en œuvre cette mesure : le fait d’avoir été boursier au cours de sa scolarité. Les statuts sociaux sont un des critères juridiquement acceptable du modèle républicain français de « discrimination positive », tout comme l’origine géographique ou le handicap. Rappelons que, sur le plan constitutionnel légal ou réglementaire, le critère de l’origine ethnique est prohibé.

Comment, dans ces conditions, s’assurer que la diversité sociale soit également synonyme de diversité « raciale », à l’instar des effets des programmes d’affirmative action aux États-Unis ? Dans l’un de mes ouvrages intitulé « Discrimination positive versus discrimination positive » (Éditions universitaires européennes, 2009), j’avais proposé d’utiliser un des critères des politiques antidiscriminatoires, pour le « retourner » au profit de l’intérêt général : l’apparence physique, plutôt que le patronyme ou le(s) phénotype(s)…

Ce critère n’est pas prohibé par la Constitution et fait, par exemple, l’objet d’une jurisprudence fournie au Canada. Il permet d’appréhender des situations très variées, comme par exemple la couleur de peau, la laideur, l’obésité, la taille, l’accoutrement, la grossesse ou encore l’état de santé... « La République assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction selon les apparences » : cette formulation – qui s’inspire de l’adage ancestral selon lequel « l’habit ne fait pas le moine… » - pourrait convenir au pouvoir constituant en vue d’une République aveugle aux différences - "colorblindness". Mais l’adéquation entre les compétences et la « priorisation » selon les apparences n’est pas automatique. Bien évidemment, il faut de la motivation, du travail et, donc, du mérite, pour amener les jeunes des quartiers populaires à se préparer à la vie publique, à s’intégrer dans leur milieu professionnel et à réparer ainsi les injustices et les inégalités encore très présentes dans notre société.

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