Erdogan, le gendre et Daesh

Derrière Erdogan, son gendre et ministre des finances Al Bayrak Derrière Erdogan, son gendre et ministre des finances Al Bayrak
Fin mars, le parti islamiste qui dirige la Turquie subit une écrasante défaite aux élections locales. Il perd les plus grandes villes dont Ankara et Istanbul. Le leader du parti et président de la république turque, Recep Tayyip Erdogan n’admet pas la défaite. Un premier recours est lancé, mais Ekrem Imamoglu, candidat du Parti républicain du peuple (CHP), en sort vainqueur La commission électorale a confirmé son succès. Le président n’en croit pas un mot et tente la bataille judiciaire. Un nouveau recours est initié dans l’objectif de faire annuler le scrutin à Istanbul et récupérer les près de 14.000 voix contestées. Celles là mêmes qui ont été confirmées au bénéfice du candidat de l’opposition.

L’acharnement de Erdogan sur Istanbul est compréhensible, c’est la ville la plus importante du pays, et c’est par elle qu’il a commencé sa carrière politique, puisqu’il en était le maire. Par ailleurs, il est difficile pour les islamistes turques d’admettre la perte d’une forteresse considérée comme chasse gardée depuis plus de 25 ans.

Pour l’opposition c’est un signe que le parti de la Justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP) commence à perdre en force dans le pays. Un combat de longue haleine pour l’opposition et surtout le parti républicain CHP (Cumhuriyet Halk Partisi), social-démocrate, laïc, membre de l’internationale socialiste et du parti socialiste européen qui reproche au président de concentrer tous les pouvoirs et de défier les institutions élues. De fait, le référendum du 16 avril 2017 a modifié la constitution de 1982 enterrant le régime parlementaire au profit du régie présidentiel. Erdogan dispose de plus de pouvoirs et maîtrise mieux la vie politique du pays.

Cette liberté lui permet de nommer son équipe gouvernementale sans aucune contestation. Et c’est ainsi qu’il a nommé son gendre Berat Albayrak à la tête du ministère des Finances. Une nomination qui a été mal perçue par l’économie du pays, qui a répliqué dès le début du mois de juillet 2018, par une chute de la valseur de livre turque de 3%.

Ancien PDG de la Çalık Holding, le mari d’Esra, la fille aînée du président a été élu député en juin 2015, et nommé ministre de l'Énergie et des Ressources naturelles en novembre de la même année. Népotisme dit l’opposition.

Mais ce n’est pas le moindre des reproches qu’on fait au président et à son gendre. Wikileaks allait révéler des aspects autrement plus graves aussi bien au niveau national qu’international, impliquant la société pétrolière Powertrans.

Que révélaient les 57 934 mails de Berat Albayrak fuites le 5 décembre 2016? Selon un compte rendu des documents de Wikileaks fait par RT France, cette compagnie a bénéficié d'une dérogation à l'embargo imposé à toutes les autres sociétés pétrolières concernant les importations comme les exportations de pétrole en Turquie, notamment en provenance des régions sous contrôle de Daesh.

Le pétrole était justement était stratégique pour l’expansion de l’Etat islamique qui en retirait entre 350 et 600 millions de dollars par an, soit 25% de ses revenus. En 2015, Berat Albayrak était ministre de l’énergie et des ressources naturelles et Daech était au faîte de sa gloire.

En avril 2016, le champ pétrolier de Jabisah, dans la province d'al-Hasakah du Nord-Est de la Syrie a été libéré et permis de comprendre comment le pétrole passait de Syrie en Turquie. RT en avait fait un documentaire.

Le pétrole pompé par Daesh en Syrie était transporté par 8.500 camions citernes de la compagnie Powertrans qui disposait, sans appel d’offres, du monopole de transport pétrolier sur le territoire turc. Dans un soucis de brouiller les pistes, Powertrans était détenue, dans un premier temps, par Grand Fortune Ventures, basée à Singapour, avant d’être transférée aux îles Caiman, révèlent des mails du ministre piratés par un groupe de hackers (Redhack). Selon ces mêmes hackers, c’est la holding çalik du gendre du président qui était derrière ce montage.

The Guardian publiait le 4 décembre 2015 un article qui exposait la position d’un député du Parti républicain du peuple.  Eren Erdem avait déclaré avoir trouvé la preuve liant le gendre du président Recep Erdogan au négoce pétrolier avec Daesh. Tout de suite après, il a été attaqué par les médias proches du président et de l’AKP.

«Aujourd'hui, le journal Takvim m'a appelé une marionnette américaine, un agent israélien, un partisan du PKK (kurde) et l'instigateur d'un coup d'Etat… tous dans la même phrase… Une réaction si nettement négative suggère que mes hypothèses sont justes et que je vais dans la bonne direction pour trouver la vérité".

Pourtant, Recep Tayyip Erdogan ne ratait pourtant aucune occasion pour démontrer qu’il combattait l’Etat islamique. Les révélations des hackers ont démontré qu’au contraire, c’est  lui qui lui facilitait le travail, c’est-à-dire la conquête de l’Irak et de la Syrie.

L’affaire a compliqué les relations diplomatiques avec la Russie, pourtant un allié de la Turquie. Le vice-ministre russe de la Défense Anatoli Antonov avait déclaré que « le principal consommateur de ce pétrole volé à ses propriétaires légitimes, la Syrie et l’Irak, s’avère être la Turquie ». Devant plus de 300 journaliste le vice-ministre avait déclaré que « la classe dirigeante politique, dont le président Erdogan et sa famille, est impliquée dans ce commerce illégal ». Pour lui « le cynisme du gouvernement turc est sans limite ».

En plus du gendre, il y aussi le fils, Bilal Erdogan qui dirigeait, lui aussi, l'une des principales compagnies énergétiques du pays.

Les archives de Wikileaks ont montré également un autre aspect du travail de Berat Albayrak. Le contrôle de la presse et des médias sociaux turcs en faveur de l'AKP.

Selon un courriel du 11 janvier 2016, Albayrak faisait pression pour que le troisième groupe de médias le plus populaire en Turquie, Ipek, soit sous le contrôle du gouvernement, ou vendu à un groupe commercial proche. Il n’était pas question pour lu que ce groupe retourne à ses propriétaires après sa saisie en octobre 20167.

La situation des médias s’est beaucoup détériorée sous l'état d'urgence proclamé à la suite de la tentative de putsch du 15 juillet 2016. 150 médias ont été fermés et plus de 100 journalistes emprisonnés. La Turquie a bien gagné sa sanction. En 2017 elle était au 155 ème rang (sur 180 pays) du classement mondial de la liberté de la presse.

 

 

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