Nucléaire : un rapport parlementaire critiqué pour son manque d’objectivité

Alors que la commission d'enquête parlementaire publie ce jeudi 5 juillet ses 33 préconisations sur l’état et l'avenir du parc français, de nombreuses voix dénoncent un parti pris idéologique anti-nucléaire.

Pour Paul Christophe, député UDI AGIR et président de la commission d'enquête sur le nucléaire, le rapport publié jeudi 5 juillet « n'est pas tombé dans le piège d'un débat pour ou contre le nucléaire ». Créée début février pour faire un vaste état des lieux des enjeux de sécurité et de sûreté de la filière nucléaire française, la commission a tenté d'intégrer dans sa réflexion les accidents passés, comme la catastrophe de Fukushima, ou les enjeux de sécurité globale, comme le terrorisme. Une réflexion jugée quelque peu orientée par certains acteurs du secteur...

Des enjeux pour la filière nucléaire variés

Un travail de longue haleine qui aura duré près de cinq mois, pendant lesquels Barbara Pompili (LREM), ex-secrétaire d'Etat à la biodiversité et rapporteur de la commission d'enquête, a mené près d'une cinquantaine d'auditions et réunions. Et le constat de l'ancienne présidente du Groupe écologiste à l'assemblée semble sans appel. Le long document met par exemple en garde contre la tentation d'un « nucléaire low cost », fustige « une sous-traitance devenue omniprésente » et constate une « multiplication des risques sécuritaires ».

Devenus deux des principaux postes de dépense de l'industrie nucléaire française, la sécurité et la sûreté de la filière sont encore « perfectibles » selon le rapport rédigé par Barbara Pompili. Parmi les inquiétudes, on peut citer par exemple la solidité des piscines de refroidissement face aux risques d'une chute d'avion. « Les études faites sur la capacité de résistance des piscines montrent que celle-ci varie en fonction des risques et des menaces auxquelles elles pourraient être exposées » atteste le rapport tout en précisant que « précipiter un gros avion sur une piscine n'est pas si simple ».

Se fondant sur une démonstration de Greenpeace dans un reportage d'Arte diffusé fin 2017, la commission s'est également penchée sur la sécurisation des transports et préconise de « réduire la prévisibilité des transports de matières radioactives en rendant plus aléatoires les dates et horaires de départ, les itinéraires lorsque c’est possible, ainsi que les stations-service et les espaces de restauration fréquentés ».

« La sûreté nucléaire est notre priorité absolue et nous travaillons dessus au quotidien » a rappelé Dominique Minière, directeur exécutif en charge de la Production Nucléaire et Thermique d’EDF, tout en se réjouissant de voir que « ce rapport conforte notre organisation et indique bien que nos installations sont robustes face aux attaques terroristes ». Comme le rappelle Stéphane Ougier, directeur exécutif d’Alten sur L’Energeek, « La France n’a pas connu d’événements dramatiques à ce jour depuis le choix de Pompidou de basculer massivement dans l’énergie nucléaire. Le parc français est sûr, et encore plus depuis les événements de Fukushima. Le plan massif du Grand carénage, qui a débuté il y a plus d’un an, a vocation à le rendre encore plus sûr avec une mise opérationnelle prolongée de dix ans ».

Des préconisations ciblées mais orientées ?

Autre cible de la commission : « l'omniprésence » des sous-traitants. Jugée responsable d'une « perte de compétence », la sous-traitance favoriserait également « la tentation de frauder » et constituerait une menace pour les conditions de travail des employés du secteur nucléaire. « Nous avons ce sujet-là en tête depuis bien longtemps et nous avons même établi avec l’ensemble des prestataires un cahier des charges social. Cela n’y figure pas dans le rapport car nous n’avons malheureusement pas été sollicités sur ce point » regrette le dirigeant d’EDF.

Pour Dominique Minière, les députés ont appréhendé le phénomène à travers une mauvaise grille de lecture. « Quand on parle de sous-traitance, on parle d’Orano, Framatome, Alstom, Schneider Electric…, des grands acteurs de la maintenance qui sont reconnus pour leur degré de spécialisation » avant de rajouter : « C’est peut-être 80% de la réalisation des activités qui est sous-traitée mais c’est bien EDF qui prépare et qui coordonne ces activités. Nous restons les donneurs d’ordre. Il n’y a pas de perte de compétences entre le faire nous-même et le faire par d’autres. Un seul objectif : maîtriser en permanence la sûreté de nos installations. »

La question de la gestion des déchets est elle aussi au coeur du travail de Barbara Pompili, qui préconise très clairement d'« envisager l'option du refroidissement à sec », alors que depuis plusieurs décennies, la filière française s'est plutôt tournée vers l'entreposage en piscine. « Concernant le recyclage des combustibles, il va prochainement y avoir un débat public sur le Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs ((PNGMDR). Nous verrons à ce moment-là ce qu’il en ressort et nous prendrons acte des recommandations », assure Dominique Minière. De son côté, Orano (ex-Areva) s’insurge contre la partie consacrée au recyclage des déchets nucléaires. « C’est le lobby anti-nucléaire qui s’est exprimé. Aucun élément n’est donné en faveur du recyclage, alors que nous avons répondu à toutes les questions de la commission », a expliqué au Monde un porte-parole du groupe.

Autre point central, le démantèlement éventuel des réacteurs. Les députés appellent de leurs voeux la publication « d'un programme prévisionnel des réacteurs à démanteler, avec les coûts et dates estimés », programme que le ministre de la Transition Ecologique Nicolas Hulot a promis de divulguer d'ici la fin de l'année. Par ailleurs, le rapport estime que EDF n'aurait pas la capacité démanteler ses réacteurs les plus anciens, et considère que les couts envisagés par l'entreprise sont trop optimistes. « Pour ses 58 réacteurs REP (Réacteurs à Eau Préssurisée), EDF a estimé le coût du démantèlement en se basant sur l’hypothèse d’un réacteur type, et en le multipliant par 58. Cette hypothèse est réfutée par beaucoup d’observateurs qui considèrent que chaque réacteur a son histoire propre, a connu une évolution et des modifications qui rendent chaque démantèlement spécifique » souligne le rapport. Une accusation à laquelle EDF s'est empressé de répondre. « Le Groupe assume l’entière responsabilité financière du démantèlement de ses centrales nucléaires » a répondu l’électricien dans un communiqué de presse détaillé.

Un rapport parlementaire contesté

Après avoir milité pendant 10 ans au parti Les Verts, Barbara Pompili a en effet exercé diverses responsabilités au sein du parti EELV, puis au sein du Parti écologiste, trois formations connues pour leur engagement anti-nucléaire. Plusieurs membres de la commission, dont des députés Les Républicains ayant refusé de voter le texte, ont remis en cause l'objectivité de la rapporteuse, et le choix des intervenants. « Les experts mentionnés sont souvent des anti-nucléaire et des choses ne sont pas comprises » résume Dominique Minière. « C’est un rapport très orienté », renchérit même Orano.

Loin de faire l'unanimité, le rapport semble être en réalité accusé de parti pris idéologique. Julien Aubert (LR) membre de la commission, estime ainsi que « Barbara Pompili confond deux notions : le risque et le danger et part du postulat que le nucléaire est dangereux et que son risque est donc maximal ». Les cinq députés Les Républicains membres de la commission ont d'ailleurs publié un texte qu'ils espèrent voir accolé au rapport final. En attendant, ils se sont désolidarisés du rapport, qu’ils jugent « malhonnête intellectuellement » et qu’ils accusent d’être « un procès contre la filière nucléaire ».

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