Quand la médecine de papa remet l'EBM à sa place

Point de vue médical et philosophique sur ce que révèle la véritable guerre civile déclenchée par l'utilisation de la chloroquine. Ce que cette situation nous apprend sur les dérives scientifiques de notre monde.

Le scandale Chloroquine :

Quand la médecine de papa remet l’EBM(1) à sa place.

 

Le scandale sanitaire actuel, outre le divertissement anxieux qu’il procure, tant à la longueur de nos journées de confinés qu’à l’étroitesse de nos espaces laissés par un engagement certain dans un système de soins qui menace de sombrer, fait ressortir la fracture ouverte entre deux médecines. Et son risque majeur de dissémination infectieuse dans la société.

 

Sans nul doute, parmi les nombreux défenseurs du Pr Raoult, sauraient-ils -habilement ? - se cacher, ces chevaliers des preuves, ces justiciers de l’essai contrôlé randomisé. Peut -être est-il donc bon de leur rappeler qu’eux aussi, ne leur en déplaise, sont les bienheureux héritiers d’un système ayant fait foi dans l’histoire de la médecine, puis délaissé au profit de la scientifico-scientifique doxa universitaire : le scepticisme épistémologique. Théorisé par Cabanis, celui-ci s’appuie directement sur les écrits hippocratiques affirmant qu’ « il faut tirer toutes les règles de pratique, non d’une suite de raisonnements antérieurs, quelque probables qu’ils puissent être, mais de l’expérience dirigée par la raison. » (2)

Et sur lequel Claude Bernard fondera une partie de ses théories.

Ainsi, en situation de crise, nombreux sont ces médecins à retourner le veston des « recos», pour tenter de soigner un mal qui paraît incurable, et revenir au fondement historique de la science qu’est l’expérience individuelle – et dans le cas qui nous occupe, l’expérience du médecin.

A Claude Bernard de se demander, dans l’introduction des Principes de médecine expérimentale, « Devons-nous, d'après cela, séparer la médecine scientifique de la médecine professionnelle ? C'est un parti que nous avions d'abord cru devoir prendre ». Et de poursuivre la réflexion, posant « qu'il valait mieux au contraire les unir afin de faire cesser le désaccord nuisible qu'elles présentent, en essayant au contraire de les unir pour concourir au but réel de la médecine, c'est-à-dire à l'avancement de la médecine théorique et pratique. » ; se rendant à l’évidence que « si la théorie doit diriger la pratique, la pratique à son tour doit donner des enseignements et fournir des matériaux précieux à la science pure. Il y aurait donc inconvénient à séparer deux choses qui doivent être unies au lieu d'être séparées. »(3)

Claude Bernard, pourtant fervent défenseur de la scientificité de la médecine, se retournerait peut-être dans sa tombe en constatant à quel point sa dérive nous mène aujourd’hui à de grotesques situations. Dans lesquelles les rigoristes s’insurgent de l’utilisation dite abusive d’une molécule, sous prétexte qu’elle n’a pas passé l’épreuve de l’essai contrôlé randomisé, situation que nous pourrions bien nous avancer à qualifier d’absurde dans le contexte.

Il serait bon de se souvenir que la médecine se soustrait, quoiqu’on en dise, à la règle des sciences exactes, puisqu’encore aujourd’hui de concert avec Cabanis, nous pouvons affirmer sans craindre le bûcher, que « les ressorts secrets de la vie échappent à nos regards ; et  (que) nous n’avons aucune idée précise ni du principe qui nous anime ni des moyens par lesquels il exerce son action »(4). Nous nous retrouvons, dans le contexte actuel, tels nos aïeux il y a quelques dizaines (ou centaines) d’années en arrière, face à une maladie dont les ressorts physiologiques nous sont encore largement méconnus. S’inspirant du constat de l’époque, puisque « La nature et les causes premières des maladies nous sont absolument inconnues »(5), nous pourrions nous aventurer, à notre heure, à reconsidérer alors l’observation comme fondement du raisonnement médical.

 

 

L’histoire nous rappelle donc à l’humilité, à travers les écrits de penseurs majeurs de la science médicale, qui éclairent notre actualité d’une ancienne et sage lueur.

Puisse cette période actuelle nous ramener à la modestie quant à nos pratiques individuelles.  Que celui qui n’a jamais péché par excès d’EBM me jette le premier comprimé…

                                                                           

Notes :

  1. Evidence based medicine
  2. « Le jugement est une espèce de mémoire qui rassemble et met en ordre toutes les impressions reçues par les sens : car, avant que la pensée se produise, les sens ont éprouvé tout ce qui doit la former ; et ce sont eux qui en font parvenir les matériaux à l’entendement. » Hippocrate, Paraggeliai (ΠΑΡΑΓΓΕΛΙΑΙ), in Hippocrate, Œuvres complètes
  3. Claude Bernard, Principes de la médecine expérimentale.
  4. Pierre-Jean-Georges Cabanis, Du Degré de Certitude de la Médecine
  5. Idem

 

 

 

 

 

Bibliographie

 

  1. Han, Hee-Jin. « Chapitre 2. Pierre-Jean-Georges Cabanis et l’exigence de l’empirisme en médecine », Anne Fagot-Largeault éd., L’émergence de la médecine scientifique. Editions Matériologiques, 2012, pp. 55-76.
  2. H. Marks, La médecine des preuves. Histoire et anthropologie des essais cliniques (1900-1990), Synthélabo-Les empêcheurs de penser en rond, 1999, 352 p.
  3. Lauvin Thomas, Lauvin Thomas, Telmon Norbert. Evidence-Based Medicine, quelle place dans la décision du médecin ? . S.l: s.n.; 2013.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.