Saperlipopette !

Face à une candidate qui multiplie les outrances en persiflant, un rempart contre l’extrême droite qui dénonce de « la poudre de perlimpinpin » et qui, attention, c’est politiquement profond et verbalement violent, dit que « Marine Le Pen raconte de grosses bêtises », ça peut faire douter du champion... Et préférer l'enveloppe vide.

Saperlipopette !

On est quelques-uns, je crois, à être dans ce cas-là. A subir les injonctions permanentes et uniformes de voter Macron. Parce que le vote blanc, l’abstention, c’est-une-voix-pour-Marine-le-Pen. Parce que nos ancêtres, et pas que les gaulois, sont morts sur la croix pour nous laisser ce précieux legs démocratique : le droit de vote. Pour qu’on comprenne bien : à défaut d’agir individuellement, on aurait donc le droit de choisir individuellement par le vote celles ou ceux qui vont agir au nom de la collectivité. Un droit de choisir inaliénable, personnel, secret et incoercible, d’ailleurs, on ne nous donne même pas d’enveloppe scellée quand on reçoit une procuration. Bref, un droit précieux, laissé à la discrétion de chacun. Sauf ici et maintenant parce que là, ces jours-ci, en cette veille de 2ème tour, on n’aurait plus le choix, on n’aurait plus le droit de voter comme on l’entend : il faut voter Macron. Parce que c’est bien vrai que le choix est déjà fait : il est fait depuis des mois, des années-même. Depuis que tout le monde a compris en 2002, que face à l’extrême droite le « peuple » voterait en masse contre. Parce que dans notre système constitutionnel complètement délirant par lequel une personne prétend en incarner 66 millions d’autres, au premier tour on choisit, on vote pour, et au deuxième tour on élimine, on vote contre. Et justement, on éliminera toujours l’extrême droite. Il n’y a pas besoin d’avoir fait l’ENA pour comprendre que Marine Le Pen au second tour, c’était l’assurance de l’élection pour l’autre finaliste. Et de fait, depuis des mois, on nous répète que Marine Le Pen sera au second tour, des fois qu’il ait pu venir l’idée à certain(e)s qu’il y aurait une alternative. Cette prophétie auto-réalisatrice a bien fonctionné. Restait à trouver l’autre finaliste. Et justement depuis des mois, on nous répète que le meilleur rempart face à l’extrême droite, c’est Macron, celui qui n’est ni de gauche ni de droite pour les gens de droite, et de droite mais aussi de gauche pour les gens de gauche. Macron déjà pour éviter un Fillon-Le Pen, Macron ensuite pour nous protéger – merci Monsieur le Président – d’un Mélenchon-Le Pen, ces extrêmes qui se rejoindraient selon celles et ceux qui pensent que les idées politiques mises bout à bout dessinent un zéro. Et puis Macron en définitive, depuis une dizaine de jours, pour nous éviter Le Pen. Il serait notre seul rempart contre l’extrême droite. Il faut croire que le rempart tangue un peu si on a besoin de faire la morale à tous celles et ceux qui ne veulent ni voter Le Pen, ni voter Macron pour tenir le mur. Le rempart doit même être singulièrement affaibli si l’on songe que les prescripteurs sur ordonnance du vote Macron sont les premiers à constater la nullité cathodique de Le Pen. Quelque part, on les comprend : face à une candidate qui multiplie les outrances en persiflant, un rempart contre l’extrême droite qui dénonce de « la poudre de perlimpinpin » et qui, attention, c’est politiquement profond et verbalement violent, dit que « Marine Le Pen raconte de grosses bêtises », ça peut faire douter de son champion. C’est vrai aussi que quand on professe le dépassement des clivages partisans, bâtir un argumentaire politique un peu sérieux n’est pas chose aisée : on n’est plus sur l’île aux enfants, et ici-bas les monstres ne sont pas gentils. Sûr qu’avec un tel discours, les benêts et les nostalgiques de Vichy ne vont pas fuir comme s’ils avaient vu des marcheurs blancs. Raison de plus pour voter pour l’héritier de la pensée politique de Casimir, me direz-vous, parce que là, Marine Le Pen, elle a quand même une petite chance de passer, et là, attention ça va barder. Bah oui, ça va barder, mais à qui la faute ? Qui nous parle de dédiabolisation depuis des mois ? Et puis qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Comme d’habitude, on fait front contre les réactionnaires ? Mais après, on fait quoi ? Bah, comme d’habitude : l’heureux élu va nous raconter qu’il a entendu nos voix, ce qui est certes toujours moins effrayant qu’entendre des voix : ça conduit à vaticiner sous une statue chaque 1er mai. Nos voix entendues, l’Elu va prendre conscience de la grande responsabilité qui est la sienne : rassembler. Et pour rassembler, réformer. Et pour réformer demander à être oint de la majorité parlementaire. Et après tout, pourquoi pas ? Si la moitié du chemin a été faite en marchant, autant aller en courant jusqu’au bout : donner une majorité aux législatives, une majorité pour nous gouverner tous ensemble dans la joie et la bonne humeur, et accessoirement pour obtenir de l’Assemblée nationale une loi d’habilitation qui va permettre de réformer le Code du travail par ordonnances, pendant l’été. Histoire de ne pas décevoir l’espoir immense qui s’est incarné en lui pour un futur meilleur. Un futur où les illettrées travaillent dans les abattoirs pour se payer des costards, un futur où les enfants rêvent d’être milliardaires. Un futur où tout le monde se met en « En Marche ! » derrière « Emmanuel Macron (!) », à la queue leu leu, les mains sur les épaules du marcheur de devant. Un futur où ceux qui manifesteront contre l’abrogation du Code du travail, le plafonnement des indemnités prudhommales, les fonctionnaires disparus ou l’autonomie des universités ne seront que de mauvais perdants qui n’acceptent pas les multiples verdicts des urnes. Pour ces raisons, on peut avoir quelques légitimes réticences à mettre un bulletin Macron dans l’enveloppe dimanche. Et tout ça, cela va sans dire, sans défendre un seul instant qu’on puisse mettre un signe égal entre Macron et Le Pen. En attendant, qu’on laisse leur liberté à celles et ceux qui le souhaitent de voter comme ils l’entendent : qu’il reste sur sa pile ou finisse dans la poubelle, l’essentiel c’est tout de même que pas un bulletin FN ne soit dans l’enveloppe. Nom d’une pipe !

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