Fabien Roussel joue à Reversi avec les droits des homos

Pour le secrétaire national du PCF, les droits des homos sont tellement secondaires qu'il peut en dire tout et son contraire en deux heures, les brader à une émission radio-télé suivie par plus de deux millions de personnes, puis faire semblant de les défendre sur un réseau social suivi par moins de 7000 abonné-es.

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Ce matin, le secrétaire national du PCF Fabien Roussel a estimé que l'égalité des droits face au mariage pouvait être débattue dans un référendum. Après Alexis Corbières, il envoyait ainsi un message aux homophobes de la Manif pour tous. Il le faisait alors même qu'il ne peut ignorer l'OPA de ce groupe sur la consultation nationale donnée en miettes comme mieux-disant démocratique aux Gilets Jaunes.

C'est sur BFM Télé que Fabien Roussel nous dit qu'il ne faut pas « avoir peur » de remettre en cause le droit au mariage pour les homos. « N'ayons pas peur », car comprenez-vous, la défense des droits des homos relève de la peur, leur remise en cause du courage – c'est ce que surine Frigide Barjot depuis des années.

L'échange est très clair :

« – Que nos concitoyens puissent demander un référendum – Sur le Mariage pour tous, par exemple ? – Mais pourquoi pas, sur tous les sujets, n'ayons pas peur – Sur tous les sujets ? La peine de mort ? – Mais bien sûr, si les Français le veulent ! »

© parispasrose

« N'ayons pas peur »... : où est la peur, si ce n'est chez les dirigeant-es et responsables politiques, qui, depuis des décennies, refusent de faire avancer les droits des minorités sans que celles-ci ne les y contraignent par leur lutte ? Où est la peur si ce n'est chez celles et ceux qui parmi nous, homos, n'osent pas tenir la main de leur partenaire dans l'espace public, encore moins l'embrasser, rasent les murs pour ne pas se prendre les coups qu'encouragent les prises de parole au mieux irréfléchies de démagogues expliquant à la télévision que nos droits, donc notre dignité, sont en option.

« Si les Français le veulent ! »... mais qui sont « les » Français qui le voudraient ? Comment formuler une hypothèse dans des termes généraux qui impliquent que les homos ne sont pas complètement français-es, sont en tout cas homos, donc justiciables d'une sous-citoyenneté aux yeux de Roussel, avant d'être français-es ? Comment, deux jours après une OPA documentée de la Manif pour tous sur la consultation macronesque,  ne pas prendre en compte que parmi "les" Français, certain-es à l'extrême-droite ont plus de moyens financiers, des capacités de mobilisation, un accès aux médias que n'ont pas les défenseurs-ses des droits ruiné-es et que cette inégalité devrait non pas décourager une initiative comme un référendum, mais au moins inviter à un peu de prudence et d'expertise les démagogues qui le présentent comme un pur instrument de démocratie ?

Mais l'homophobie peut bien être formulée dans des termes usurpés du courage politique, elle peut bien être assénée par délégation sur « les » Français, elle reste de l'homophobie. Fabien Roussel a des comptes à rendre.

On attendait donc un discours reconnaissant sans fard l'homophobie des propos : « J'ai commis une faute politique en remettant en cause l'égalité des droits, prouvant ainsi que par réflexe, je ne considère par les homos comme des égaux. Alors que le surtaux de suicide chez les jeunes LGBTI+ est documenté, je n'aurais jamais dû entretenir l'idée que les homos pourraient être des sous-citoyen-nes, ce qui contribue à leur mal-être. Alors que chaque débat sur les droits des minorités de genre, tel que notre système médiatico-politique les pose, entraine une augmentation des insultes et des agressions physiques, alors que la parole homophobe y est à chaque fois libérée, gagne en puissance, tandis que les premiers concernéEs – comme c'est le cas avec les lesbienne et la PMA – n'ont quasiment pas accès aux médias et à la parole publique, jamais je n'aurais dû présenter la remise en cause du mariage pour tous comme une option, encore moins comme un acte de courage. Pour toutes ces raisons, et à titre de sanction, je quitte pour une durée de deux mois mon mandat de secrétaire national, le temps de me former à ces questions et revenir pour défendre concrètement les droits des personnes LGBTI+ : PMA, filiation, changement d'état civil pour les trans, fin des mutilations génitales pour les intersexe, etc. »

Ce n'est évidemment pas ce qu'il a écrit sur Twitter. Il nous a offert une « précision ». Une « précision » à l'audience ridicule si on la compare au score moyen de l'émission Bourdin Direct, diffusée en même temps à la télé et la radio : deux millions d'auditeur-rices sur RMC, 684 000 téléspectateur-rices sur BFM-Télé. Mais l'essentiel est bien de rassurer le public captif sur Twitter, aussi réduit soit-il, pendant qu'on a lancé une belle sonde homophobe au grand public.

Voici ce qu'il y a publié, deux heures après l'entretien « Je précise. Le RIC [référendum d'initiative citoyenne] doit permettre de gagner des droits nouveaux, pas de mettre en cause des droits fondamentaux. Les droits et libertés ne sont pas négociables. Nous saurons les défendre ! Qu’il s’agisse de l’abolition de la peine de mort, du mariage pour tous, des droits des femmes et de tous les acquis sociaux qui sont si souvent attaqués. »

En deux heures, le secrétaire national du PCF explique qu'il est courageux (« n'ayons pas peur! ») de remettre en cause le mariage pour tous, puis que son parti saura défendre ce droit. A 8 h 40, « Si les Français le veulent », on peut débattre du mariage pour tous, mais à 10 h 49, un tel droit est devenu non négociable. A la même heure on déplore que ce droit soit si souvent attaqué, deux heures auparavant, on légitimait ces attaques. Et ce discours est appelé « précision », non pas « correction », « rectificatif » ni même « excuses ».

A ce niveau là, ce n'est plus de la défense de droits, c'est une partie de reversi, où on peut retourner, noir ou blanc, en fonction du rapport de force, nos vies et nos dignités.

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