Les incohérences de Peňa-Ruiz font le jeu du racisme et de l'homophobie

La France Insoumise a mis en ligne le passage de la conférence où Henri Peňa-Ruiz défend le droit d'être islamophobe. Or, le philosophe y accumule les erreurs, approximations et confusions. Aucun débat ne peut avoir lieu sur de telles bases viciées.

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Concernant le mot « islamophobie », on peut lire ce passage du Petit Manuel pour une laïcité apaisée paru aux éditions La Découverte en 2016. On peut surtout lire la référence : Islamophobie, comment les élites françaises fabriquent le 'problème musulman' d' Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, chez le même éditeur. Autour des propos du philosophe à la FI, lire cet article.

Je commente au fil du verbatim les propos du philosophe, que l'on retrouve intégralement en fin de billet. Le passage commence donc ainsi :

 Le racisme, qu’est-ce que c’est ? Mise au point : c’est la mise en question des personnes pour ce qu’elles sont

Le racisme ne « met pas en question », il classe pour inférioriser certains groupes et assurer les privilèges d'autres. Le racisme ne vise pas les personnes « pour ce qu'elles sont » : cela reviendrait à dire que les préjugés racistes renvoient à des réalités ancrées dans l'individu. Le racisme construit les personnes telles qu'il les veut pour être placées en bas des hiérarchies qu'il construit ou maintient. Les approximations du philosophe sont incompatibles avec l'objectif d'une « mise au point ».

Mais ce n’est pas la mise en question de la religion

Si la « mise en question » de la religion revient à porter un discours qui infériorise (« l'islam est la religion la plus con », Michel Houellebecq) ou exclut (« l'islam est incompatible avec la République / la laïcité  ») celles et ceux qui y croient, alors, si, la mise en question de la religion est raciste. On est libre de critiquer la religion dans le cadre laïque français. Mais la critique de la religion peut aussi servir d'alibi à l'expression du racisme le plus crasse. Il y des critiques cohérentes de la religion, il y des critiques racistes de la religion. L'antisémitisme n'a-t-il jamais pris comme prétexte la mise en cause de dogmes ou de rites du judaïsme ?

On a le droit, disait le regretté Charb, disait mon ami Stéphane Charbonnier, assassiné par les frères Kouachi en janvier 2015.

Chacun a le droit de recourir à l'émotion pour convaincre ou persuader. Mais on voit bien que l'équation que veut poser Henri Peňa-Ruiz avec cet hommage : "Charb réclamait le droit d'être islamophobe dans le sens de critique de la religion musulmane, il a été tué par des personnes se réclamant de l'islam, donc ceux qui ont un avis différent sur l'islamophobie cautionnent cet assassinat ou en sont complices."

Puisque le philosophe autorise de tels procédés, répondons-lui : l'islamophobie dont vous vous réclamez a tué 50 personnes à Christchurch. Elle en tue, blesse, affame, déporte, martyrise des centaines de milliers en Chine, en Birmanie. Leur vie, brisée par l'islamophobie dont vous vous réclamez, vaut-elle moins que celle de Charb, brisée, selon vos dires, par la répression contre la critique de la religion, et selon moi par des terroristes qui attendaient de la part des élites le type de réaction que vous leur offrez ?

On a le droit d’être athéophobe comme on a le droit d’être islamophobe. En revanche, on n’a pas le droit de rejeter des hommes ou des femmes parce qu’ils sont musulmans.

Commence ici le coup de force sur le sens du mot « islamophobe ». On notera que dans son jeu d'opposition (On a la droit d'être islamophobe vs on n'a pas le droit de rejeter des personnes parce qu'elles sont musulmanes), il manque un terme : « On a le droit d'être athéophobe » vs on n'a pas le droit de rejeter des personnes parce qu'elles sont athées ».

Le racisme, et ne dévions jamais de cette définition sinon nous affaiblirons la lutte antiraciste, le racisme c’est la mise en cause d’un peuple ou d’un homme ou d’une femme comme tel.

Une fois de plus, le racisme ce n'est pas la simple « mise en cause », mais bien la hiérarchisation. Quand on parle de racisme, on parle de victime et de bénéficiaire : le racisme participe à la création et la perpétuation de privilèges.

Une fois de plus, le racisme ne vise pas des peuples ou des personnes « comme telles », cela reviendrait à essentialiser les caractéristiques physiques, morales, culturelles, etc. produites par le racisme. Ce serait... raciste.

Ce qui affaiblit la lutte antiraciste, c'est donc bien le manque de rigueur et l'indigence conceptuelle d' Henri Peňa-Ruiz.

Le racisme antimusulman est un délit. La critique de l’islam, la critique du catholicisme, la critique de l’humanisme athée n’en est pas un. On a le droit d’être athéophobe, comme on a le droit d’être islamophobe, comme on a le droit d’être cathophobe.

Une « critique » de la religion implique un travail cohérent incompatible avec le suffixe -phobe dont le philosophe cherche à pervertir le sens pourtant très clair qu'il a dans xénophobie ou homophobie. On notera qu'il n'a pas utilisé le mot « judéophobie » pour nous faire croire qu'il désignerait une critique rationnelle du judaïsme...

Si Henri Peňa-Ruiz n'est pas capable de distinguer critique cohérente de la religion et racisme, alors le problème ne vient pas du mot « islamophobie » qui est très clair. Il vient de la confusion interne à l'idéologie du philosophe, confusion qu'il serait bon de ne plus suivre si on souhaite, comme le dit la FI, un débat constructif sur le sujet.

En revanche, on n’a pas le droit d’être homophobe, pourquoi ? Parce que le rejet des homosexuels vise les personnes. On rejette des gens pour ce qu’ils sont, et là on n’a pas le droit de le faire. Le rejet ne peut porter que sur ce qu’on fait et non pas sur ce qu’on est.

Si j'embrasse un mec dans la rue et qu'on m'insulte, j'ai été rejeté pour ce que je fais : c'est légitime si on suit Henri Peňa-Ruiz. Se marier, adopter, draguer en extérieur, ne pas s'habiller selon les normes de genre, c'est ce que je fais et qui peuvent provoquer du rejet. Si on suit le philosophe, ces rejets qui portent sur ce que je fais seraient légitimes.

L'indigence conceptuelle de ce passage censé combattre l'homophobie n'a à ma connaissance pas été notée. La distinction entre « ce qu'on fait » et « ce qu'on est » est dangereuse puisqu'elle est au fondement du discours des homophobes. C'est celle qu'opère le Vatican (Combattre le péché, pas le pécheur). C'est celle que reprennent Boutin, la Manif pour tous, etc.

Mais on voit bien la logique du passage. Il ne s'agit pas de se battre contre l'homophobie, mais par contrecoup de légitimer des discriminations islamophobes. Si Henri Peňa-Ruiz se bat pour exclure les mères portant le voile (dans un raisonnement aussi inepte que ce passage, comme je le montrerai dans un prochain billet), c'est pour ce qu'elles font, pas pour ce qu'elles sont. Que la France Insoumise valide une telle légitimation des discriminations, pourtant très claire malgré les précautions du philosophe, doit vraiment être discuté d'ici les prochaines échéances électorales.

 

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Verbatim : «Le racisme, qu’est-ce que c’est ? Mise au point : c’est la mise en question des personnes pour ce qu’elles sont. Mais ce n’est pas la mise en question de la religion. On a le droit, disait le regretté Charb, disait mon ami Stéphane Charbonnier, assassiné par les frères Kouachi en janvier 2015. On a le droit d’être athéophobe comme on a le droit d’être islamophobe. En revanche, on n’a pas le droit de rejeter des hommes ou des femmes parce qu’ils sont musulmans. Le racisme, et ne dévions jamais de cette définition sinon nous affaiblirons la lutte antiraciste, le racisme c’est la mise en cause d’un peuple ou d’un homme ou d’une femme comme tel. Le racisme antimusulman est un délit. La critique de l’islam, la critique du catholicisme, la critique de l’humanisme athée n’en est pas un. On a le droit d’être athéophobe, comme on a le droit d’être islamophobe, comme on a le droit d’être cathophobe. En revanche, on n’a pas le droit d’être homophobe, pourquoi ? Parce que le rejet des homosexuels vise les personnes. On rejette des gens pour ce qu’ils sont, et là on n’a pas le droit de le faire. Le rejet ne peut porter que sur ce qu’on fait et non pas sur ce qu’on est.»

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