31 janvier 1999 : Boutin 0 / Act Up-Paris 1

Il y a 20 ans, la militante homophobe Christine Boutin et sa meute réactionnaire croisaient le chemin d'Act Up-Paris pour la première fois.

Le 31 janvier 1999 devait être la consécration médiatique de Christine Boutin. Tête de file de la droite parlementaire dans les débats sur le PACS, elle avait profité de la trahison socialiste du 9 octobre 1998 – les député-es PS n'étaient pas venu-es pour l'ouverture des débats – pour faire reporter les discussions par une motion d'irrecevabilité.

 © Act Up-Paris © Act Up-Paris

Sous les feux médiatiques, elle met en place un collectif politco-religieux, Génération Anti-Pacs, qui prévoit une grande manifestation ce 31 janvier. Entretemps, les débats ont repris à l'Assemblée. Les parlementaires de droite se lâchent : « stérilisez-les », lâche le député RPR Pierre Lellouche ; « dans un couple homosexuel, il a toujours un dominant et un dominé » croit savoir Bernard Accoyer ; « Même les bêtes ne font pas des choses pareilles » lâche René Bellon ; « S'il y a des pédés ici, je leur pisse à la raie », crie l'incontinent Michel Meylan ; « Ce serait banaliser une avilissante dépravation contre-nature et asociale », enchérit Jean Soulier.

Il faut garder ces mots en tête à chaque fois qu'un penseur réactionnaire vous dit que la correction politique tue la liberté d'expression.

Rien ne semble arrêter ce torrent d'homophobie, et surtout pas le PS. Dans le pire des cas, les socialistes disent la même chose. Henri Emmanuelli : « Vous nous emmerdez avec vos histoires de tantouzes, ça n'intéresse pas le peuple. » Dans le 'meilleur' des cas, le PS laisse dire en silence et donne tous les engagements aux homophobes que le Pacs n'ira pas "trop" loin. « La société ne peut accepter que des homosexuels puissent avoir des enfants », déclare ainsi la Garde des Sceaux Elisabeth Guigoux.

Chaque semaine, le Monde ou le Figaro publient des tribunes contre l'égalité des droits écrites par des sociologues comme Irène Théry ou un psychiatre-prêtre, aujourd'hui poursuivi pour agression sexuelle, Tony Anatrella. Et le PS reprend sans problème leur discours, notamment celui d'Irène Théry.

Faut-il le rappeler ? C'est bien l'urgence du sida, l'abandon des malades, notamment les gays et les trans, qui provoquèrent des drames que la reconnaissance d'une union permettait de prévenir : partenaire exclu d'une couverture sociale, expulsion d'un logement d'un homme dont le partenaire venait de mourir du sida et qui était le seul à avoir son nom sur le bail, refus d'une belle-famille de vous laisser organiser les funérailles, même d'y participer, sans parler d'héritage. Le Pacs n'est pas affaire de politique sexuelle ou de « sociétal » : c'est du social.

Ce 31 janvier, alors que se prépare sa grande manifestation anti-Pacs, Christine Boutin est donc en position de force – notamment à cause de la gestion calamiteuse et homophobe du dossier par Lionel Jospin.

A 6 heures du matin, à son domicile, elle est réveillée par une vingtaine de militant-es d'Act Up-Paris qui sont venu-es lui manifester sa colère au pas de sa porte. Sa croisade homophobe a des conséquences néfastes sur nos vies, nos couples, nos familles. Elle sait dès lors qu'elle est sous surveillance, que son homophobie n'est pas impunie. Les rédactions de Radio France se font le relai de cette action dès les matinales.

Sa grande manifestation est un échec. Certes, cent mille personnes sont venues, ce qui est énorme en soi, mais assez peu au vu des moyens déployés par des réseaux réactionnaires qui sont nourris par des gens très riches. Boutin en attendait le double.

Et surtout, la manifestation se voulait joyeuse, festive, avec des gens dansant sur « I will survive », en vitrine acceptable de l'homophobie dégueulasse éructée au Parlement. Le vernis était fragile, avec une pancarte relayée par les médias sur laquelle on pouvait lire « Pas de neveux pour les tarlouzes ». Mais c'est l'action d'Act Up-Paris à la fin de la manifestation qui mit bas les masques.

Au Trocadéro où se terminait la manif, alors que les prises de parole politiques se succédaient, les activistes déployèrent sur la façade du Palais de Chaillot une banderole « Homophobes ». Voici le bref récit fait de ce zap dans le numéro 59 d' Action, la revue de l'association :


« Pour eux, nous sommes « le symbole de la décadence de la société »
Pour eux, « il faut encourager les naissances plutôt que faire l’apologie de l’homosexualité ».

dimanche 31 janvier, ils étaient dans la rue

100 000 à déclarer la guerre au PaCS

le matin, nous étions 20, à 6h30 chez Christine Boutin
pour la réveiller aux cris de notre colère
nous l’avons réveillée et nous sommes repartis

fierEs

l’après-midi,
nous étions là aussi quand ils sont arrivés place du trocadéro
nous les regardions
qui criaient « non au Pacs »
nous regardions les jeunes
qui se trémoussaient sur Gloria Gaynor, Village People ou Dalida
mais ils ont retenu leur souffle lorsque la grande banderole fixée sur le théâtre de Chaillot est descendue, lentement
la musique s’est arrêtée
toute la place a eu les yeux rivés sur le grand drap noir provocant tellement beau
les militants d’Act Up
poussés, écrasés, insultés
« On va vous faire la peau », « les pédés au bucher »
« crevez du sida et laissez nous tranquille, bande d’animaux »
la banderole accrochée une dizaine de minutes

ils ont préféré l’arracher
plutôt que de continuer à nous frapper
Ils l’ont déchiré
ils ont tourné autour
ils ont tenté de la brûler sans succès
ils ont marché dessus
et ils en étaient fiers

dimanche 31 janvier

nous leur avons prouvé notre force, notre détermination
dimanche 31 janvier, nous étions fièrEs d’être encore là. »

On peut aussi lire le récit qu'en fit pour Yagg Cécil Lhuillier, qui avait participé au zap. La banderole fit voler en éclat le masque de respectabilité :

"Du haut des quelques marches qui permettent l’accès au Théâtre de Chaillot, nous avons vu les regards se tourner vers nous, des milliers de regards. Quelques cris de rage, et cette ruée, cette marée humaine qui déferle sur nous. Des jeunes en tenue bariolée, arborant le t-shirt “PaCS OUT” distribué pour l’occasion, des moins jeunes, venu-e-s en famille, des hommes, des femmes, muE-e-s par une haine commune, et à cet instant incontrôlée. Ils et elles sont plusieurs à escalader la haute porte pour tenter d’arracher l’immense dais noir, s’y aggripant au risque de faire tomber sur la foule la barre de fer qui la soutient. Nous tentons d’éloigner du portail ces furies, en simulant d’être des leurs, mais les autocollants dont nous sommes affublé-e-s ne donnent pas longtemps le change: nous sommes poussé-e-s, bousculé-e-s, et les insultes pleuvent. “Allez crever avec votre sida!”, “les pédés, au bûcher!”, “j’vais t’crever!!”…Nous sommes repéré-e-s et les violences s’intensifient, des coups déferlent, mais la banderole demeure. Les journalistes présent-e-s qui la filment sont également molesté-e-s, leur matériel est jeté à terre.Le long drap noir a résisté une dizaine de minutes. Une éternité. Certain-e-s ont même tenté d’y mettre le feu, puis l’ont piétiné. Nous sommes reparti-e-s ensemble, vers des quartiers moins hostiles. Il a fallu quelques temps, à quelques-un-e-s d’entre nous, pour nous remettre de cette journée."

La violence  est perceptible aussi à la fin de cette vidéo de France 3, dont les équipes ont été molestées par les manifestant-es en colère.

Manifestation anti pacs place Vauban Vidéo Ina fr © meromejardin

Avoir révélé à leur face leur identité d'homophobes n'a pas convaincu les opposant-es d'arrêter. Mais les choses avaient changé. Le sentiment d'impunité n'était plus là. Et Act Up-Paris allait continuer le rapport de force en menaçant, quelques semaines plus tard, de révéler l'homosexualité d'un député de l'opposition présent à cette manifestation où on vouait les « tarlouzes » au bûcher. La polémique et les critiques quasi-unanimes permit alors à l'association de mettre en avant l'hypocrisie homophobe de la défense de la vie privée, alors qu'on la réduisait en miette, avec notre dignité, au Parlement. La quasi-totalité des médias par exemple, critiquèrent Act Up pour cette menace d'outing, mais furent bien obligés de revenir sur l'homophobie qu'ils avaient totalement minorés lors des mois précédents.

Il est important de comprendre que ces actions, indispensables pour occuper l'espace publique et créer des rapports de force favorables, n'auraient pas eu les effets qu'elles ont eu sans un travail d'expertise et de lobbying beaucoup moins connu car moins visible. Tout au long des débats, Act Up-Paris adopta une posture de soutien critique, rappelant l'origine de la nécessité du Pacs, la lutte contre le sida, témoignant des insuffisances notoires avec l'observatoire du Pacs, rencontrant des parlementaires pour proposer des amendements, tout en manifestant devant le Sénat pour y dénoncer l'homophobie, pointant aussi la gestion homophobe du dossier par le gouvernement Jospin, montrant ainsi que l'homophobe structure l'échiquier politique et ne saurait se réduire à Boutin.

 © Act Up-Paris © Act Up-Paris

Marcher sur plusieurs pieds, un dans les institutions, un dans la rue, un dans l'expertise, un dans le spectaculaire, en gardant le cap, en ne lâchant rien, en ne se laissant pas avoir par les injonctions à la respectabilité, au silence, au "être-raisonnable". Le sait-on ? Act Up-Paris travailla avec la députée Boutin sur la question des malades en prison, prit même rendez-vous avec elle : nous n'avons pas vendu notre âme, nous avons fait passer la lutte pragmatique contre le sida avant de beaux principes théoriques de pureté.

Très vite après le vote du Pacs, l'association lancera la revendication du mariage*. Act Up-Paris n'oubliera pas l'homophobie de Boutin. Elle se présenta à la présidentielle de 2002. Les militantEs déployèrent la même banderole lors d'un meeting** et Boutin lâchera son mémorable : "les personnes homosexuelles, je les aime."

Act Up n'oublie pas Boutin © emchateau

 

* Une remarque de Gwen Fauchois : "

petit avenant personnel : la phrase dans la contribution de Jérôme Martin « Très vite après le vote du Pacs, l'association lancera la revendication du mariage. Act Up-Paris n'oubliera pas l'homophobie de Boutin » peut laisser penser que la lutte a été linéaire et que les revendications du mariage auraient suivi le vote du pacs.

Or, il n'en est rien, les revendications ont cohabité

Dès 1996
(peut-être même avant, les dates seraient à vérifier, et cette fois je ne me plongerais pas dans mes cartons pour le faire : JE VEUX DES ARCHIVES, ACCESSIBLES, je veux que les jeunes chercheurEs de chez nous, les militants, qui en ont désir et énergie puissent retrouver et écrire ces histoires)

des associations ont revendiqué le mariage, parallèlement à une reconnaissance du concubinage et à l'ouverture de droits liés à celui-ci.

Que ce soit sur une position de principe d'égalité comme le Centre Gai & lesbien,
ou parce qu'il était évident que le pacs (ou ses antérieurs avatars imaginés) ne réglerait en rien les questions de filiation, comme l'APGL

En 1998 par exemple, les prises de position fortes à ce sujet prises par le Centre Gai & lesbien, réclamant purement et simplement une égalité de droits et l'ouverture du mariage avaient même été accusées, dans, et par, la communauté de faire le jeu des homophobes en prétendûment affaiblissant les chances de voir naître le CUS qui ne s'appelait pas encore pacs."

** Le reportage indique que les militant-es furent évacué-es par les forces de l'ordre. Il s'agissait en fait d'alliés de la CNT , Conféfération nationale du travail, qui avaient proposé de nous protéger pour cette occasion.

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