Aux confins (Journal du mois du corona 53)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Vendredi 8 mai 2020)

Le Déconfinement approche. Les médias en ont fait leur unique sujet de discussion, de bavardage – tant rien n'en est dit, mais à profusion. Je pense souvent, en écoutant ce brouhaha, à Albert Londres dont j'adore l'espièglerie, la plume nerveuse, rapide, mais aussi réfléchie, attentive, compatissante, qui est parvenue à elle seule (j'exagère sans doute, mais ne suis pas loin du compte) à bousculer l'institution pénitentiaire (le Bagne à Cayenne) ou psychiatrique (son livre Chez les fous a provoqué un tollé dans l'opinion publique de l'époque). Sa mort en Mer Rouge, dans des conditions non élucidées, fut peut-être le résultat de ce journalisme dont nous avons perdu l'idée et la saveur, journalisme aujourd’hui vidé de sa substance, sourd muet qui n'inquiète plus grand-monde mais afflige – avec ses bras qui s’agitent en tous sens pour d’autant moins saisir.

Je me rappelle encore, avec dépit, cette étudiante de l'École de Journalisme de Lille, accueillie quelques jours dans une de mes classes, venue enseigner aux élèves l'écriture d'un article – le format réduit qu'elle imposait à l'inspiration des jeunes gens, au plan de la syntaxe comme de l'inspiration.

Le meurtre en règle du talent. Avec un de ces esprits de sérieux !

Et l’appétit grossier pour les news, soit l'exact contraire de l'événement – les résultats sportifs, le déplacement du Président de la République dans une école maternelle, l'agression d'Éric Zemmour dans la rue, la vie des petits marchés provinciaux... Une approche salivaire du Néant – lequel n'est certes pas le Vide à quoi j'essaie de me rendre disponible.

Le (mauvais) goût pour ce qu'on appelait jadis le racontar.

Et la criante inculture de cette masse d'imbéciles très fiers d'eux-mêmes. Qui parasitent les maisons d'édition, la critique, les jurys de prix littéraires, et promeuvent un roman identifié au reportage ou au scénario de film. Cette gangrène a eu raison de ce qui pouvait survivre de la littérature en France, laquelle ne s’est pas toujours confondue avec ces tapuscrits oralisés bannissant l'adjectif, la proposition relative, ou la métaphore, débités en série selon le patron de l'articulet, et que les rayons des librairies dégueulent comme les supermarchés qu’elles sont devenues.

Mêmes les méritoires librairies indépendantes vendent souvent de ces mauvais livres et nourrissent en cachette des aspirations contrariées à la « grande librairie ».

J’ai souvent, je n’invente pas, la nausée, en lisant les premières pages de ces feuillets à goût d’emballage plastique.

Il faut entendre, de la part des lecteurs (conditionnés dès l’école), des enseignants, des critiques, cette revendication de la simplicité, de la clarté, et le refus du style confondu avec l’ornementation – alors que le style consiste à écrire de façon personnelle, non anonyme, à modeler la phrase sur le corps et la respiration, peu importe alors que la phrase soit longue, brève, transparente ou obscure, du moment qu’elle respire et soit nécessaire comme la respiration au corps qu’elle anime. Il y a tellement de corps différents !

Les livres, à la FNAC (comme librairie générique), sont « écrits » dans la même anonyme non-langue universelle, le globish de la transaction marchande. La novlangue.

Sheila rangée à côté de Spinoza (comme j'ai pu le voir !). Spinoza sheilaïsée… Big Brother n’eût pas imaginé mieux.

Je ne confonds pas les journaleux avec les courageux pigistes. Qui n'écrivent (ni ne lisent) souvent pas mieux, malheureusement.

Par exception, et parce que j’écris tout ça sans ressentiment, rempli plutôt d’une tristesse accalmée, d’une sage résignation, je dois confesser que j’ai reconnu au Quai de Ouistreham de Florence Aubenas un intérêt, celui de rendre visible, de donner la parole à une catégorie silencieuse de la population, et humiliée, mais nous restons en l'occurrence à des années-lumière des récits d'Albert Londres – qui subvertissaient le reportage par le récit (la littérature), alors que le journalisme d'aujourd'hui, même à son meilleur, « subvertit » le récit par le reportage, l'opinion de bistrot. Et j’aime le bistrot.

Bon.

Hier, nous avons passé un peu de temps, joué à loup touche-touche, dans un petit pré carré logé entre les résidences d'en-face. Je me demande à chaque fois à qui appartient ce lopin tout en pentes d’environ 200 m2, encadré de haies, de beaux arbres qui poussent comme de mauvaises herbes. À la municipalité, me répond invariablement Carmela en souriant. À personne donc. L'un des côtés du terrain est contigu à l'école d'Eleonora et de Tonio, à la cour de récréation, toujours aussi gaie malgré l'absence des enfants.

Joie impersonnelle, vaste et muette, de l’espace ménagé pour les enfants, peuplé de leurs cris mais assourdis, fondus dans le goudron, les marquages au sol. La brique égayée par la vie qui a déferlé, battu les murs par vagues. Lesquels en ont gardé la trace frémissante.

Quelque chose a roulé ici, qui a semé, entre le sac et le ressac, des coquillages invisibles, et des jouets qu'on entend chanter à de certaines heures de la nuit, ou entre deux heures du jour.

J'ai désigné un papillon aux enfants, posé sur un rameau, et l'ai cueilli du doigt. L'insecte a gardé son calme, juché sur son perchoir onglé, et nous avons eu l’heur de l’observer de plus près.

Ce n'est quand même pas bien beau, un papillon, sous ses ailes... Pas si loin de son grand-frère, le Bombyx, cette grosse larve grise, nocturne, qui coupe l'air aux ciseaux de ses ailes ébréchées. Sur le fond, je ne l'ai pas montré aux enfants, mais je ne fus guère rassuré de voir le bibelot noir accroché à mon index, et, l’air magnanime, je rendis vite fait la liberté  à l’insecte – ce en ayant conservé la face impavide du sage que les animaux ont adopté. Qui fait partie des meubles.

Souvent, j'ai écouté, depuis la maison, sur le pas de la porte, les cris des enfants dans la cour de récréation, ou, depuis la fenêtre de la chambre de Raphaël, je les ai observés (comme nous observâmes le papillon), qui ne cessaient de courir, de cisailler la cour en tous sens, puis s'arrêtaient soudain, à bout de souffle, ou comme s'ils avaient répondu à un appel inaudible aux adultes, ou mus par les lois d'une physique quantique réclamant d’urgence l'intrication par paquets des atomes individuels, …

Mystérieuse évidence, animale évidence, de la vie enfantine. L’enfant, c’est l’animal dans ou en l’homme. Dans et en ne s’équivalant pas exactement, en l’espèce.

Écoutant leurs cris, je me disais, je me dis encore, que nous écoutons là la fameuse voix dont parle Aristote, cette voix que nous partageons, nous dit-il, avec les animaux, mais qui, chez l'homme, dispose du juste et de l'injuste, et rend possible l'existence ensemble, la vie politique. Sommet de l’existence, chez les Grecs de l’Antiquité.

Quelle serait la voix naturelle de l'homme ? Je le redis, le cri des enfants dans la cour de récréation.

Un roi, Frédéric II, au XIIIème siècle, avait eu l'idée, saugrenue mais tentante pour le curieux, de se mettre à la recherche de la langue d'Adam et Ève, telle que parlée auprès de Dieu, avec Dieu, au Jardin. Il arracha donc des nouveaux-nés à leurs mères, les fit enfermer dans une tour sans contact humain, bien qu’ils fussent convenablement nourris. La voix naturelle se ferait bien entendre, elle dévoilerait, articulerait de nouveau la voix des origines, la voix prébabélique, universellement proférée avant que les langues multipliées par la malé-diction divine ne la dispersent, cette voix une et souverainement communicante (les mots devaient à l'époque d'Adam désigner le vrai nom des choses et donc les appeler, les mouvoir, les émouvoir, comme en rêvent la magie et la Kabbale juive), avant que les langues maudites ne la déchirent, ne se déchirent, en lambeaux idiomatiques jamais recousus en un seul, unique, simple, tissu verbal...

Les enfants moururent bien sûr, sans avoir rien dit, sans avoir livré le secret de la Langue. Nous sommes donc restés, la lippe ballante, avec ce que Lacan a appelé lalangue. Un patois bavard.

Je relis beaucoup, pendant le Confinement, ce qui s'explique aisément en cette période où les écluses restent ouvertes pour raison d'inactivité fluviale. Les eaux du passé refluent ainsi en nous, et nous devons si possible ne pas nous noyer dans de mauvais marais stagnants, nous efforcer de nous égaler avec la fluidité de tout ce que nous sommes – qui comprend ce que nous avons été, lequel est encore et sera. J'ai donc relu un des premiers écrits d'Agamben, encore lui, publié par un jeune philosophe âgé de 36 ans, Enfance et Histoire. Dont j'avais gardé un très beau souvenir. Souvenir au-dessous de la réalité : c'est un petit livre éblouissant, surtout dans sa partie éponyme.

Agamben y a déjà ses tics d'érudit : citations latines ou grecques non traduites, non rapportées à leur auteur (« comme on dit dans la pensée médiévale... »), mais aussi ses capacités de pédagogue, son sens de l'élision : en quelques dizaines de pages, le concept d'expérience est déconstruit historiquement, généalogiquement, depuis l'Antiquité jusqu'à la morne existence actuelle tapie dans les grandes villes désœuvrantes (c'est le sentiment d'Agamben, après Benjamin, plus que le mien). J'y apprends que l'expérience a d'abord occupé le versant opposé à celui de la connaissance : celle-ci réservée à une partie impersonnelle (comme dirait Simone Weil) de l'âme, le Noûs d'Aristote ou l'Intellect Agent d'Averroès et de la pensée médiévale, à laquelle nous nous élevons quand nous visons le vrai, sans que cette partie de l’âme nous appartienne en propre ; quand, avec l'expérience, il s'agit évidemment du vécu qui nous constitue subjectivement – et dont les Essais de Montaigne forment l'un des sommets littéraires (au sens large).

C'est la science, montre Agamben, qui confondra expérience et connaissance, par le biais de l'astrologie, de l'alchimie, de la pensée hermétique, de la transe mystique, …  qui auront établi elles-mêmes, au préalable, la jonction entre le Noûs et l'âme individuelle. Pour quoi, écrit Agamben avec une ironie mordante, la science actuelle, loin d'avoir évincé les savoirs dits « préscientifiques », ou « superstitieux », est née de ces opérations occultes de conjonction entre l'expérience et la connaissance. La science sans la mystique (en son acception la plus large), sans l’effusion des « expériences » les plus sujettes à caution selon les critères qui sont les siens aujourd’hui – la science n’est rien.

Nos néopositivistes ne connaissent malheureusement pas l'histoire des sciences, comme je l'ai assez déploré. Et souvent ils ne consentent pas à faire le plus petit effort pour y remédier.

Plus encore que cette très belle généalogie, c'est le travail sur l'enfance qui m'a touché dans ce libelle. Et l'idée, reprise à Benveniste, à Saussure avant lui, les linguistes, de la distinction existant chez l'homme, en l’homme, et unique dans le monde animal, entre le discours d’une part, et la langue (Saussure) d’autre part, ou entre le sémiotique et le sémantique (Benveniste). Pour le dire simplement : la langue est une disposition naturelle de l'homme, qui doit être activée, l'homme ne parlera pas si autrui ne lui enseigne à parler (comme Frédéric II a pu le constater) par son exemple, ses incitations, etc. contrairement à l'animal qui entre en possession de sa voix toute faite, avec les mots préalablement incorporés, dès la naissance.

« Les animaux n'accèdent pas à la langue, ils sont toujours déjà en elle. L'homme au contraire, en tant qu'il a une enfance, en tant qu'il n'est pas toujours déjà parlant, scinde l'unité de cette langue et apparaît comme celui qui, pour parler, doit se constituer en sujet du langage et doit dire je ».[1] Et c'est sur cette scission, par elle, poursuit le philosophe, que s'établit l'historicité de l'homme. Les animaux, nous le savons bien, n'ont pas d'histoire, même si les grands primates peuvent léguer de nouveaux gestes, une langue des signes (enseignée par les hommes), à leurs petits, mais sur des centaines, voire des milliers, d’années, ils se répètent. Ils se dressent hors de l’histoire. Si ce n'est pas notre cas, c'est que nous, êtres humains, connaissons une période unique dans le vivant, et merveilleuse, émerveillée (si l’adulte ne la corrompt pas) : l'enfance. Où nous ne coïncidons pas avec notre langue, où la voix ne parle pas, ce qu'elle fait paradoxalement chez les animaux.

Ce sont les animaux qui savent parler. Nous, nous devons apprendre.

Imaginons, comme le fait Agamben, un homme « toujours déjà parlant » : pas de « fracture entre langue et parole » (p. 68), et donc aucune « discontinuité » entre lui et la nature, par laquelle les eaux de l'histoire puissent s'engouffrer.

Telle est l'expérience pour Agamben – l’épreuve de cette scission entre l'être humain et sa langue, pourtant naturelle (en tant que disposition, comme déjà dit, et non comme possession, ou propriété actuelle), dont la nécessité de l’apprendre forme la racine de notre historicité.

Sans enfance, pas d'histoire. Où je suis bien obligé de nuancer l’idée que j’ai précédemment formulée : l’enfant, c’est l’animal en/dans l’homme. L’enfance renvoie plutôt, dans ces conditions, à l’instant de (dis)jonction, de bascule, entre l’animal et l’homme. L’enfance, c’est cet instant hors du temps où nous ne sommes plus tout à fait animal, mais pas encore homme.

D'où l'importance du jeu à propos duquel le philosophe donne de très belles pages, là encore, conçu dans sa tension avec le rite. Le jeu a affaire au sacré, il est peut-être même du sacré non plus appréhendé, ou vécu, comme tel (par les adultes). Remarquons, avec Agamben, combien il peut être difficile de dissocier les objets relevant du culte de ceux qui relèvent du jeu, dans les tombes anciennes.

Je ne reprendrai pas les analyses fouillées du penseur à propos du jeu mais ferai remarquer ce qui n’intéresse pas ses analyses, mais nous concerne concrètement, prosaïquement : la destruction, la profanation, du jeu par le sport.

Le sport : une autre des menées du « capitalisme » pour désacraliser d'anciennes pratiques, pour les quantifier selon l’argent (dont Marx a marqué le caractère profanateur, en son temps), comme le christianisme le fit avant lui avec les pratiques païennes, en les folklorisant. Saint Michel terrassant le dragon. La naissance du Christ le 25 décembre, etc.

On ne joue plus, dans le sport, et avec le sport. À la gratuité créatrice de l’enfance, à cette autonomie de l’enfance au « pays des jouets » de Pinocchio, où le temps calendaire disparaît (comme il disparaît en période de Confinement, période intervallaire, suspensive, qui a bien des rapports avec la stase enfantine), le sport substitue le culte de la performance, du chronomètre, du geste mesuré, calculé, donc aliéné – comme le geste du prolétaire analysé par Marx.

Un geste rentabilisé par et pour la publicité. Patrick Le Lay, PDG de TF1, avait parlé en expert du « temps de cerveau disponible » suscité et rentabilisé pour la vente de coca-cola, comme but ultime de la télévision. En 2004, dans un « off » qui fit scandale – il ne fallait pas admettre au grand jour (même dans une image « volée ») ce que tout le monde savait déjà. Retour du refoulé.

Voici donc les trois piliers qui soutiennent le Temple de la Religion capitaliste : l’Entreprise (point-clé du règne de l’  « économie », elle-même «  savoir » dont personne ne sait au juste en quoi il consiste, détenu par quelques initiés autoproclamés, à la foi aveugle et versatile), la Science (dogme de la Raison computationnelle, à différencier de la réelle démarche scientifique qui laisse place au doute et à sa propre historicité), le Sport (comme négation du Jeu, trop subversif dans sa gratuité sacrée, entraînement à la performance irrigant elle-même le management, et éducation au contrôle politique du corps : le jogger qui court avec son écran à cristaux liquides accroché au bras ne refusera pas longtemps d’être « tracé » par téléphone, caméra, etc.).

L’État ne peut que faire piètre figure au milieu de ce credo à trois têtes. C’est le palefrenier qui vérifie la bonne distribution de la nourriture à l’hydre affamée. Soyons plus généreux, c’est son Vatican, à cette Créature idolâtrée.

Nous ne pourrons renverser un Temple si solidement fondé – même sur des dogmes aussi grossiers, mais ceux-ci enferment le seul oxygène respirable par les fidèles qui y sont nés, et n’osent s’aventurer au-dehors. Ils craignent avec raison des bourrasques trop fortes pour leurs poumons avariés par une existence aussi confinée. Mal aérée.

J’y reviens – il faut (se) destituer.

Renouer avec le jeu, le geste, l’enfance – l’histoire.

Hé, il a les yeux de sa maman ! © Kubrick Hé, il a les yeux de sa maman ! © Kubrick

 

[1]G. Agamben, Enfance et Histoire, Payot, p. 67.

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