Aux confins (Journal du mois du corona 54)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Samedi 9 mai 2020)

Bruce Lee m'accompagne depuis (presque) toujours. Je me souviens de la couverture de deux magazines consacrés au « Petit Dragon », que ma mère s’était résignée à m'acheter après force supplications de ma part. Je n’avais pas encore appris à lire.

Je ne comprenais pas de quoi il retournait avec ce Chinois au corps fin, musclé, tailladé d’effilades sanglantes, mais à coup sûr ça sortait de l'ordinaire. Les affiches d’un minuscule cinéma désaffecté montraient, en face de la maison, des Chinois encore plus étonnants – des manchots, des culs-de-jatte, qui, selon toute apparence, maîtrisaient le sabre et d’autres armes indescriptibles. Mais eux se sont flétris, anonymes, dans la salle désertée.

Quelque temps après, enfin lecteur, je découvrirais les affabulations (auxquelles bon nombre de lecteurs accordent foi aujourd’hui encore) du docteur Lobsang Rampa, un électricien anglais qui s'était fait passer pour un ancien moine Tibétain torturé pendant la Seconde Guerre, mais capable d'échapper au supplice grâce aux sorties de son « corps astral ». Le même Rampa était pourvu d'un « troisième œil » qui lui permettait de distinguer l'aura des hommes comme des bêtes, de deviner le degré de perfection de leur âme, ou leur état d'esprit du moment. L' « effet Kirlian », ce nimbe que certains procédés photographiques à haute fréquence révèlent flottant autour des corps, était là pour valider scientifiquement les assertions du moine formé à Lhassa…

J'allais à l'époque, élève de CM1 à l’école Maurice Bonnot, acheter un livre à peu près toutes les semaines, un livre rouge de la collection L'aventure Mystérieuse aux éditions J'ai Lu, dans une librairie de Tourcoing qui en possédait tout un rayon… Le sanctuaire du Rêve, de la Science, pour Kader et moi ! Kader était le seul élève avec qui je partageasse cette fascination pour les phénomènes dits « parapsychologiques ». Ou paranormaux. Drôle d’adjectif, quand on y pense.

Nous essayions, chacun de son côté, de nous évader dans « l’astral », ou de déplacer des objets à distance. Sans réel succès de mon côté, je dois en convenir. Même si Kader et moi nous racontions par le menu de belles aventures psychokinétiques. Ma sœur Cécile a été témoin de certaines de mes tentatives en la matière, où je croyais déceler comme un frémissement de balancement du lustre dans notre chambre, etc.

En 6ème, j’étais fermement décidé à épouser la profession de parapsychologue, ce qui inquiéta mes professeurs au point qu'ils s'en ouvrirent à mes parents.

Entre-temps, j’avais choqué une catéchiste, à l’Église, en lui avouant que ma foi allait à Zeus, et non pas à Dieu. Il faut dire que j’avais dévoré L’Odyssée d’Homère – que je compte relire un de ces jours, dans la traduction la plus fidèle, ou la moins inélégante… Là encore mes parents reçurent quelques confidences inquiètes.


Je me rappelle la tête du libraire, nous étions en vacances dans le sud de la France si mes souvenirs sont bons, quand il demanda à ma mère si c'est elle qui lirait le volumineux ouvrage noir intitulé La Caverne des anciens… Les yeux du libraire se sont baissés sur moi. J'étais un petit spécimen, même pour mon âge. J'ai grandi et forci sur le tard.

Je lisais tout ce qui pouvait être lu, dont une encyclopédie de physique qui m’avait été offerte pour mon anniversaire. Grâce à elle, j’ai calculé le temps que la lumière mettait à traverser mon jardin, et l'endroit où vivaient les extraterrestres – d'après des indications fournies par un livre, un livre rouge, d'Erich von Däniken, lequel ne comprenait apparemment rien à la Théorie de la Relativité Générale, contrairement à moi. J'ai de même vérifié les calculs de Jules Verne dans De La Terre à la Lune. Et décerné un satisfecit à l’écrivain qui m’accompagne encore joyeusement.

(Quelques années plus tard, j’ai découvert, dépité, que je n’avais vraiment pas de facilités en sciences physiques, et que j’étais un matheux à peine correct.)

Puis m'est venue l'idée de faire profession de « métaphysicien ». Le mot « métaphysique » avait explosé devant mes yeux, dans un des comics américains, un Strange ou un Titans, que je lisais assidûment, comme je lisais Ça m'intéresse ou Sciences et Vie ou Tilt ou... La définition du mot dans le dictionnaire m'avait enchanté.

Je crois être resté fidèle à ce que je supposais alors être l’objet de la métaphysique.

Mon premier grand « choc » littéraire fut provoqué par un texte des Métamorphoses d’Ovide. Nous étions en classe de 6ème. J’ai lu l’extrait que l’enseignante nous avait demandé de travailler, dans le manuel scolaire. L’histoire de Narcisse.

J’en ai été bouleversé, submergé d’une tristesse plus grande que moi, et le pressentiment que des Mondes pouvaient s’ouvrir par les mots, et au-delà d’eux, des Mondes au moins aussi beaux que les paysages survolés par le corps astral (souvent coincé sous le plafond, scrutant la bête dépouille corporelle dont il s’est exsudé).

J’en ai été d’autant plus bouleversé que mes copains, excellents élèves (nous avions été jugés dignes d'appartenir à la classe « bilingue allemand »), se moquaient ouvertement de la sensiblerie du texte. Je me souviens de leurs rires, et du secret que j’ai dû en toute hâte fabriquer et enfouir.

Je date de ce moment l’extrême attention que j’ai portée aux mots, même si j’ai eu, dès l’école primaire, beaucoup de plaisir à écrire, et une aisance qui m’a servi. Qui m’a permis de cacher de réels problèmes dans mon rapport avec l’école.

J’étais petit et malingre, même si doué pour les exercices de force physique. Je m’étais surentraîné sur le portique que mes parents avaient installé dans le jardin.

J’ai voulu sculpter mon corps pour paraître moins chétif et donc commencé les arts martiaux (après avoir fait du basket et du tennis). Le karaté shotokan me permit d’approcher le kung-fu, le wushu de Bruce Lee. Je l’ai pratiqué quelques années mais sans constance, alors que les arts martiaux me passionnaient et me passionnent encore.

Trop de mauvais coups. La peur de se faire déboîter – un coude, un genou. Le cri du CRS dont la jambe s’était fait malencontreusement retourner lors d’un entraînement… ! Je n’étais pas mauvais pratiquant : souple, délié, possesseur d’une garde particulière – je suis droitier de la main mais gaucher du pied. Tonio a hérité de cette particularité.

Mais peu constant.

Toujours cette difficulté de s’astreindre à une discipline, d’obéir à un Maître.

Bruce Lee a été l’élève d’Ip Man, mais peu d’années : trois ou quatre ans, dans mes souvenirs. Il a pour l’essentiel inventé sa propre technique de combat, le jeet kune do, toujours pratiquée, sous l’égide, notamment, de son disciple Dan Inosanto.

Je pense par conséquent que, et c’est étonnant, Bruce Lee a appris les arts martiaux dans les livres, et les a perfectionnés, fortifiés, par la bagarre de rue, à laquelle il ne répugnait pas. Mais c’était un intellectuel, féru de philosophie, et un dandy qui enseigna la danse de salon.

En quoi il possède peu de points communs avec moult descendants auto-revendiqués.

Dont certains, des acteurs martiaux, me sont chers : Jet Li, Donnie Yen, Jackie Chan... Leurs collègues américains sont beaucoup moins élégants, mais ne déméritent pas. Scott Adkins ou Michael Jai White sont des athlètes ébouriffants. Jason Statham ou Vin Diesel, c’est autre chose. D’authentiques créatures cinématographiques sans rapport avec un référent réel. Des monstres du docteur Hollywood. Fast and Furious, dans ses multiples déclinaisons, a quitté la Terre pour se perdre dans une région de l’univers où les lois physiques se sont évanouies. Comme le monstre de Frankenstein s’égare parmi les blocs de glace du Pôle à la fin du livre de Mary Shelley.

Dessin animé hystérique.

J’allais oublier le sympathique Tony Jaa, magnifique athlète thaïlandais, dont le premier film, Ong Bak, en 2003, comporte quelques scènes de poursuite (pillées par la franchise James Bond, dans Casino Royale puis Quantum of Solace) et de combat affolantes.

Et Chuck Norris ? me direz-vous. Quel oubli, mes aïeux, je vieillis ! Le fameux duel avec Bruce Lee dans La Fureur du dragon ? Bien sûr, comment passer à côté du choc des titans ? L’affrontement des deux styles : papillonnant, félin (Bruce), enraciné, pachydermique (Chuck). Bien sûr ! La première fois que je suis allé à Rome, avec le collège, en classe de 3ème, et que j’ai visité le Colisée, l’émotion fut intense : Bruce Lee avait affronté l’Américain poilu dans cette arène… Mais Chuck Norris n’a jamais connu de vraie carrière au cinéma malgré la multitude des rôles qui lui ont été proposés. Son charisme de bloc de parpaing (ou d’orang-outan de Bornéo affligé d’une paralysie faciale, c’est selon) ne l’a pas aidé, malgré un impeccable pédigrée… Son entraîneur particulier, Jean-Claude van Damme, a surpassé le Maître, qui est en passe de devenir culte et manifesta d’excellentes aptitudes dramatiques dans JCVD (où le ressort de l’autodérision est utilisé avec tendresse) ou Replicant de Ringo Lam (où Jean-Claude interprète un rôle biface avec plus de conviction, de naturel, que Will Smith dans Gemini Man d’Ang Lee).

Bruce Lee continue de m’émouvoir. Je compte bien revoir un de « ses » films un jour prochain. Où je m’étonnerai de nouveau qu’il soit si piètre acteur, si mécanique, si saccadé, dans la gestique, le rire, où je défaillirai avec lui dans la victoire : quand Bruce vainc l’ennemi, et la victoire signifie forcément la mort (y compris la sienne dans le finale stupéfié de La Fureur de vaincre), ce n’est pas la joie, le soulagement, ou la paix, qui s’emparent de lui ; il vainc dans un grand cri, un sanglot à peine réprimé, qui congestionne son visage sculptural. C’est une extase compassionnelle, et le risque encouru de succomber à la folie.

Je ne sais ce qui se joue ici, quel drame très-antique dirait Rimbaud, ou quelle tragédie, dont Bruce assume d’incarner le héros sacrifié – même et surtout quand il est le vainqueur, puis quand il lui faut retourner seul sur les routes avec son maigre balluchon sur l’épaule…

Cultiver l’esprit – la métaphysique –, le corps – l’art de combattre et d’aimer l’ennemi jusque dans la victoire.

Un assez beau programme pour un gosse. Un petit garçon timide.

PS : Dans le désordre. 1 – Les pivoines ont éclos dans le jardin. Exubérantes, comme jamais elles ne le furent. 2 – Nous avons enfin pris l'apéritif avec les voisins, juchés sur nos escabeaux, notre échafaudage, par-dessus les murs. Carmela a proposé de commercialiser le concept d'« escapéro ». 3 – Le moment le plus important, pour la fin : Eleonora a enfourché son vélo et nous a précédés successivement, Carmela et moi, en ville, sur la route.

 

Chuck, tu aurais pu te raser ! / Pardon, Bruce ... Chuck, tu aurais pu te raser ! / Pardon, Bruce ...

 

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