Aux confins (Journal du mois du Corona 72)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le (dé)confinement dû au coronavirus.

(Samedi 18 septembre 2021)

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Tiens, me suis-je dit, pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ?, je vais écrire cette page du Journal sur le « mode » du fragment. Je ne publie plus guère, par choix, d’articles à caractère universitaire, mais mes derniers textes en l’espèce, je les ai composés comme des « ensembles » de fragments. Par paresse certainement, car c’est épuisant de devoir tenir une ligne discursive sur une ou deux dizaines de pages, de devoir la supporter, l’articuler, la faire progresser, mais aussi plus essentiellement en raison du pouvoir propre au fragment, un pouvoir qui peut ne pas, ou ne se contente pas de pouvoir, mais laisse affleurer, se confie à, un dé-pouvoir, un laisser-être, qui l'élargit – ce qui n’est pas donné, pas simple, ne se décide jamais vraiment –, et d’une labilité à la constellation, dans l’approche d’un objet : le et les fragments opèrent, se dispersent, selon un mouvement nuageux, gazeux, pulvérulent et punctiforme à la fois, enveloppant sans saisir. Un fragment est plutôt saisi que saisissant (au sens commun du terme, évoquant la surprise et la riche passivité qui y dispose, car les meilleurs fragments, les plus justes, sont ô combien saisissants).

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Un fragment, écrit un des frères Schlegel dans L’Athenæum, doit être comme un hérisson – fermé sur soi, isolé du monde, hérissé. Hérissant.

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Hérissé, je le fus tout à l’heure en entendant à la radio la déclaration d’un médecin concernant les « personnels soignants » (comme on dit dans le volapük d'aujourd'hui) qui ne consentent pas à se faire vacciner. Les pauvres, il faut les informer, les rassurer. L’habituelle déclaration paternaliste de la caste dominante à l'endroit de ses serviteurs, lesquels sont souvent bien plus intelligents que les arrogants petits seigneurs qui ne lisent pas un livre dans l’année – une perte de temps dans un agenda chargé (il faut pouvoir continuer à acheter de grosses voitures). J’ai assez dit l’état de mes relations avec les médecins que j’ai croisés, j’ai omis de dire mon admiration pour les infirmières, les infirmiers, les aides-soignant(e)s, les brancardiers, ... qui nous ont accueillis à l’hôpital, mes enfants, Carmela, et/ou moi. Leur sensibilité, leur tact, leur dévouement. Rien à voir avec la tournée hebdomadaire (un authentique vol plané) du mandarin posant un regard lointain (jupitérien, dirait un fils de médecins célèbre, avec un accent nostalgique) sur ses obligés.

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J'aime lire et écrire dans une ambiance musicale choisie. J'écris ces lignes en entendant (en écoutant parfois) un concert de Hania Rani sur youtube. Je laisse la plupart du temps l' « algorithme » tourner et tends l'oreille vers les premières notes conseillées pour pressentir leur (in)congruence avec mon inspiration du moment. Écoutant Hania Rani, je me dis que c'est beau, mais que j'ai entendu ces boucles, ces loops, des dizaines de fois. J'ai la nette impression qu'ils prolifèrent aujourd'hui comme jamais. Chez Nils Frahm, Olafur Arnalds, Ludovico Einaudi, Agnes Obel, Yann Tiersen, … et avant eux chez Keith Jarrett dans ses concerts solos, si ce n'est, matriciellement, chez Philip Glass, Steve Reich, La Monte Youg, les ragas indiens, etc. Chez Basinski, c'est tout le cosmos qui se répète, ou plutôt dont on perçoit enfin, via l'ouïe, combien il se boucle lui-même dans un sempiternel et merveilleux radotage de cerceau qui déboule le long de la pente herbeuse. La question point, irrésistible – que disent ces loops de notre époque pour qu'elle tienne tant à les formuler ? Pour qu'ils en deviennent la formule même ? Que disent-ils de plus profond que l'époque, à quoi cette dernière puise son identité ?

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Oui, il y a bien quelque chose (à moins que ce ne soit tout) qui radote aujourd'hui, et pas toujours mélodieusement.

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J'ai lu cet été, à la plage, et avec beaucoup de profit, « Il faut s'adapter » de Barbara Stiegler. Le livre rend compte, avec une minutie exemplaire, de la confrontation politique, métaphysique, qui traverse une bonne partie du vingtième siècle et notre début de siècle de même, et en dessine la faille tectonique la plus profonde, le rift. Confrontation entre deux conceptions strictement opposées du libéralisme. L'un celui du méconnu (en France) Walter Lippmann, journaliste, conseiller politique, d'une envergure, au plan de la pensée comme de l'influence, dont nous n'avons plus l'idée aujourd'hui ; l'autre celui de Dewey, philosophe à l'horizon de pensée plus étendu encore que celui de Lippmann, et dont les idées sur l'école, par exemple, irriguent encore, invisiblement la plupart du temps, l'institution en Occident. Lippmann m'avait beaucoup impressionné avec son petit livre, Le Public fantôme, où il milite avec beaucoup d'alacrité, d'intelligence, et dans le style approprié, pour une remise du pouvoir aux « experts », délestant le peuple de questions qui ne le concernent que de loin, ou dont il n'a simplement pas les compétences. Le peuple se prononcera seulement dans le cas de questions politiques générales, lors de scrutins où il pourra (ou croira) manifester son assentiment/dissentiment avec les lignes tracées par le candidat conjoncturel ; il déléguera de la sorte le pouvoir décisionnaire à ceux qui savent (une minorité éclairée). Je résume à grands traits la pensée foisonnante de Lippmann, mais, si elle a évolué, je crois pouvoir dire que j'en exprime fidèlement le fond. Dewey, quant à lui, tasse cette verticalité du pouvoir dans l'immanence de l'expérience et de l'enquête sociale. Dans Le Public et ses problèmes, par exemple, dont un chapitre répond explicitement à la pensée de Lippmann, Dewey montre de façon extrêmement pédagogique que l'histoire n'a jamais « progressé » par le talent d'une minorité éclairée, de quelques grands hommes d'exception, mais par la résolution collective patiente, contextuelle, des problèmes rencontrés par la communauté ou tel groupe donné. On agit d'abord, puis on tire les conséquences de l'action en question, de là on ajuste l'action à la conjoncture spécifique. C'est là la dynamique même du pragmatisme. La vie en société ne commence pas avec la passation d'un contrat (comme chez Hobbes, Rousseau, Rawls, …), la société préexiste et résout collectivement les problèmes qui émergent au fil de son existence aventureuse. S'il y a contrat, il sera la conséquence de l'action, non sa cause ou son origine. Nous n'en sommes pas sortis, de cette antinomie Lippmann/Dewey. Nous sommes encore et toujours tiraillés entre les deux conceptions, les deux directions, du pouvoir politique en démocratie : soit le pouvoir s'exerce de haut en bas, il ruisselle, soit il s'élabore depuis le bas – d'où monteront les institutions (coagulations de l'action qui solutionne) idoines.

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D'où l'idée paradoxale que le pouvoir en démocratie est nécessairement libéral – la droite se caractérisant par sa conception du pouvoir comme transcendance, propriété de rares (non-)élus savants, experts, travaillant au bien-être du peuple conçu comme masse ou foule (l'okhlos de Platon) plus ou moins animale ; la gauche par sa conception du pouvoir comme immanence, propriété du peuple conçu comme ensemble d'individus tous aptes à être éclairés par l'éducation – pour être capables de résoudre les problèmes qui ne manqueront pas de se poser à eux collectivement.

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D'où deux conceptions de l'école voire de l'École : comme dressage ; comme émancipation. Les deux n'allant pas de pair, contrairement au lieu commun. D'où la nécessité, dans un cas, des cabinets de « communicants » logés dans l'espace intermédiaire entre les hommes politiques et les « citoyens », pour mater la foule en toute délicatesse, pour l'enrôler ; dans l'autre cas, la nécessité d'une réelle instruction qui permettra aux citoyens de devenir leurs propres agents politiques.

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Est-ce si étonnant que le communiste et l'anarchiste soient au vrai des libéraux qui s'ignorent ? Le culte de l'individu chez les anarchistes aurait dû nous mettre sur la voie...

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À plusieurs reprises, Barbara Stiegler fait état de cet « individu nu » fétichisé par le libéralisme dans sa dénonciation de la violence, et globalement, de l'importunité, étatiques. C'est exactement l'individu que défend Lagasnerie dans tous ses livres, en particulier dans L'Art de la révolte et La Conscience politique. Dans le premier livre, Lagasnerie recommande de tirer les leçons du hacking, pour le dire trop rapidement : on fait son coup, un piratage de site, une publication de document classé, etc., et on se tire. Nul besoin de payer par un engagement politique de sa personne les menées subversives. Il vaut mieux se cacher, n'adhérer à aucune ligne partisane manifeste, ne pas militer publiquement ou défiler dans les rues, que de se faire repérer, visibiliser, par l'État. En l'occurrence c'est le réductionnisme politique, sociologique, dont se réclame Lagasnerie, dont le lecteur commence alors à mesurer le pouvoir corrosif. L'acide produit son plein effet dans le second ouvrage cité, où Lagasnerie affirme, plus qu'il ne démontre, que nous sommes colonisés par l'État dont nous dépendons sous les espèces des lois qu'il promulgue et/ou dont il maintient l'efficace. Les individus que nous sommes ne sont pas des citoyens, non, ils vivent très souvent hors des lois (nous cumulons quotidiennement des micro-infractions) et par conséquent subissent un État qu'ils n'ont pas choisi, ce dès la naissance, État qui leur restera extérieur à tout jamais et d'autant plus autoritaire. À lire Lagasnerie, je ne cesse sincèrement de m'interroger : le philosophe a-t-il conscience de défendre les idées fondamentales, et même plus essentiellement la Weltanschaaung, des ennemis qu'il a maintes fois désignés comme tels dans des déclarations d'une brutalité rafraîchissante ? Se rend-il compte qu'il oublie la leçon de son dieu philosophique tutélaire, à savoir Bourdieu, lequel ne pouvait croire – car c'est d'un acte de foi libérale qu'il s'agit ici – qu'il puisse exister dans l'histoire un seul individu nu, et enseignait au fil des pages que nous sommes essentiellement produits par les forces sociales ? N'en déplaise à Lagasnerie, il est un pur produit de l'École française, et même de la Grande École française, il exerce sa réflexion critique selon les brillantes tournures qu'elle lui a enseignées, de tout autre façon qu'un Chinois critiquant l'État qui l'a formé de son côté. Je n'évoquerai pas sa manière de se vêtir, ses goûts musicaux, culinaires, … par où son prétendu réductionnisme demeure chargé de moult précipités non vus du chercheur curieusement hypermétrope, qui se déposent en masse au fond du flacon.

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Eleonora fait à sa copine, venue goûter à la maison après leur cours de judo, la promotion de la gelée de coings que sa maman cuisine à chaque automne. Après que nous avons cueilli les fruits aux branches alourdies qui envahissent une partie non négligeable du jardin. « Tout le monde aime la gelée de coings ! Ce n'est pas possible que quelqu'un n'aime pas la gelée de coings... » Clara paraît impressionnée par la vigueur de l'argumentation déployée. C'est sans compter sur Tonio : « Si si ! Il y a des gens qui n'aiment pas la gelée de coings... Parce qu'ils sont allergiques ! ». Là aussi, l'époque...

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  • Tonio : Papoune, tu es né adulte ?

  • Papoune : Né adulte ?

  • T : Oui, tu es né grand ?

  • P : Ben non. Je suis né petit comme tout le monde. Ensuite, j'ai grandi.

  • T : Et ça a mis longtemps de grandir ?

  • Euh... Oui, ça a mis un peu de temps quand même.

  • T : Et les hommes, ils ont eu une météorite aussi ?

  • P : ...Tu veux dire : comme les dinosaures ?

  • T : Oui oui !

  • P : Non, je crois. Il y a des météorites qui tombent tous les jours, mais elles sont toutes petites. Elles ne nous détruisent pas. Tu sais que les dinosaures ont vécu très longtemps, avant nous, sur Terre, et pendant très longtemps aussi, hein ? On a le temps...

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À San Benedetto, nous sommes allés au cirque à la demande pressante des enfants. Et quand les animaux ont fait leur tour de présentation sous le chapiteau, lions, tigres, éléphants, hippopotames, chameaux, … Tonio a éclaté en larmes. « Papa, ils ont l'air tristes, les animaux, de devoir faire leur parcours... ». Oui, oui, mon petit garçon, oui, tu as raison, et j'ai pleuré avec lui.

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Barbara Stiegler montre combien les deux libéralismes partageant la conception et la pratique actuelles du pouvoir consistent d'abord en des lectures concurrentes de l'adaptation telle qu'inaugurée conceptuellement par Darwin dans L'Origine des espèces. Pour Lippmann, le monde va désormais trop vite pour que la masse (ou le public) puisse s'y adapter. D'où l'importance d'une avant-garde d'experts. Pour Dewey au contraire, c'est par la solidarité qu'un animal néoténique (immature du point de vue son adaptation à la nature) comme l'homme a pu survivre dans un environnement hostile. Par conséquent, l'homme continuera sa progression en assurant les conditions d'une communauté harmonieuse, à quoi le progrès technologique devra s'astreindre.

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Bonheur de lire les textes d'André Suarès réunis dans la compilation de ses Vues sur Baudelaire. « Il est pauvre, souvent ; il est dur ; il n'a rien de facile ». C'est tellement vrai. Et Suarès, à qui je reviens souvent, a une telle faculté de pénétration du tempérament des artistes, les citant peu voire jamais, mais décrivant leur pensée, leur âme, de l'intérieur, les regardant vivre par leurs yeux, ce avec les ressources sympathiques de sa propre phrase, si vive, si impétueuse, fougueusement modelée sur son sujet – car Suarès est évidemment l'un des plus grands stylistes français. De Baudelaire j'ose à peine parler. Il est, pour moi aussi, éminemment vivant, et l'un de mes meilleurs amis. Possesseur de l'une des plus belles proses du monde, supérieure à ses vers (Suarès m'approuve, c'est donc que j'ai raison). L'un des êtres les plus tristes et sensibles de l'histoire humaine. Un Drieu pourrait peut-être lui faire concurrence en la matière, mais je ne me hasarderai pas à le prouver car lui a réussi l'exploit de se faire détester des historiens, des « critiques », des « journalistes », et j'en passe, pour l'éternité. Bien plus que Céline encore. Au moins subsiste-t-il quelques « lettrés » pour plaindre le contemplateur des « merveilleux nuages », et quelques très rares empathes pour être émus par un Adieu à Gonzague.

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Eleonora à table, ce soir, récitant ex abrupto les quelques vers sculptés, au bout de la digue de San Benedetto, en un monument fluo d'une laideur calculée : Lavorare / Lavorare / Lavorare / Preferisco / Il rumore / Del mare. Tout est dit.

Lavorare... Lavorare...

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