Aux confins (Journal du mois du corona 43)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Mardi 28 avril 2020)

Jour de pluie, de grisaille, nous avions oublié que les nuages avaient le pouvoir d’encombrer le ciel jusqu’à étouffer la lumière. Même celle dont nous éclairons la maison paraît brouillée, moins intense, projetant plus d’ombre que de clarté.

Fuligineuse.

Nous réapprenons les reliefs et les « limites » sourdes (qui ne font pas frontière, seuil, mais dilatent les passages, les rendent interminables et sans réel effet). Pourquoi pas ?

Et nous nous confinons à l’intérieur du Confinement, comme l’enfant se blottit dans les bras du parent. Comme les bêtes se pelotonnent dans la tanière. Et dans le rêve. Où elles s’estompent. Et se ragrandissent.

Les félins rêvent plus, plus longtemps, que nous.

Balançant, avec une justesse inédite dans le monde animal (dont nous faisons partie), le repos et l’action.

À cet égard, nous, les hommes, ressemblons davantage à une grappe de moucherons : grouillant sans but véritable, à part celui de grouiller (donc d’infester). Et gare au moucheron qui posera la question dans le boucan : euh… pourquoi ?

Personne ne l’entendra heureusement – l’oreille tamisant la purée bombinante.

J’ai parfois des rêves de savane : l’air libre, du sommeil à profusion, une femelle musculeuse, des tigrous partout courant, striant l’espace déballé de leurs griffes encore vertes, et le déploiement de ma calme force nocturne dans la chasse en meute, tous sens affutés comme des épines.

Yin Yang.

C’est sûr que j’aimerais pas être à la place de l’antilope, ou du buffle ! Lequel est de taille à éventrer le fauve.

La partie n’est pas gagnée, heureusement.

Hier, j’ai enfin réussi à gonfler les pneus des vélos des enfants. Deux jours à m’esquinter les bras, les biceps roidis par le gonflage défectueux du pneu crevant à mesure que j’y pousse laborieusement les fines colonnes d’air pulsées, selon l’équation à résoudre : plus d’air rentre qu’il n’en sort.

Foutues « chambres à air » !

Chambre à air… Vocable oriental qui fait songer au Palais des Vents en Inde…

Revenons à nos moutons (moins flamboyants que les antilopes, et ne parlons pas des buffles) ! De mon temps, comme disent les vieux, la jonction d’une pompe et d’une chambre à air se faisait sans y penser. Aujourd’hui… ? La « simplification », le progrès technique, nous ont rendu les gestes spontanés d’une étonnante complication.

Il faut aller au magasin pour qu’on vous gonfle un pneu de vélo – avec la machine idoine qui, à peine mise en fonction, a fini le travail demandé.

Le plus difficile est d’appuyer sur le bouton.

Mais sans machine…

Tout Hartmut Rosa réside dans ce banal constat (ou Ivan Illich, encore et toujours).

Mon voisin connaît les mêmes difficultés que moi, qui ne dédaigne pas le sport en famille. Et apparemment a poussé les même jurons en essayant ses pompes à vélo – dont aucune ne fonctionne avec les vélos de mes enfants.

Heureusement pour ma santé mentale (plus que pour mes bras) – Carmela a racheté une pompe (c’est notre troisième) avec laquelle l’équation posée ci-dessus a été résolue plus avantageusement que lors des essais précédents, même si la solution n’a rien de glorieux ni de définitif.

Tant pis. Ç’a pédalé dans la rue, c’est ce qui compte, Eleonora retrouvant le plaisir du vent dans les cheveux, pendant que Tonio tentait pour la première fois de pédaler sans les petites roues. Tonio a démontré à mainte reprise qu’il est un as de la draisienne, il épouse le virage avec une joyeuse brutalité, descend la pente semi-verticale les pieds levés avec une mine impassible, son père réprimant difficilement la peur qui lui convulse les muscles plus que deux semaines de suant et vain pompage de boyau réticent.

Mais avec le vélo…

Je ne veux même pas en parler. On fera mieux la prochaine fois, après la saison des pluies.

À la maison, j’ai lu mes mails, dont celui de mon bon ami Cyril répondant à mon Journal 40, après s’être reconnu dans le portrait du « néopositiviste » que j’ai brossé à grands traits. Cyril l’admet volontiers – il joue ce rôle par sens de la « provoc’ » selon son terme.

C’est évident.  C’est un de mes amis les plus intelligents, et la plupart de mes amis sont intelligents, je tiens à le souligner et à leur en faire compliment. Ce n’est pas moi qui le dis, ils ont fait leurs preuves. Ce n’est pas pour ça que je les aime, d’ailleurs, l’intelligence leur étant échue comme une qualité secondaire, consécutive – suscitée qu’elle est, endurée qu’elle est, chez eux, par l’effort de maintenir le périmètre de leur Monde le plus large possible.

Pour autant, Cyril, je te le (re)dis, je ne comprendrai jamais pourquoi tu t’arcboutes ainsi sur les positions d’un rationalisme que je qualifie, que j’ose qualifier – d’étroit. Ton intelligence, plus encore – ta malice, méritent mieux.

Tu me concèdes la nécessaire distinction entre vrai et exact (établie au même Journal 40, et auparavant), mais enchéris sur une distinction plus importante à tes yeux : entre le vrai et le « flou », voire, ajoutes-tu, le « fumeux ».

 C’est déjà, après une belle concession, retomber fissa dans l’étrication. Le nœud coulant. Le cassage de nuque.

La mienne en l'occurrence. Aïe ! Mais, opiniâtre zombie, je me relève déjà.

Le « flou » qualifie un type de logique, pratiqué par de grands mathématiciens, une logique d’une grande complexité, posant, pour le peu que j’en saisis (et j’ai étudié la logique, mes aïeux !), des intensités de vérité ne se limitant pas à la disjonction conventionnelle vrai/faux. Logique qui a des applications concrètes en robotique, en médecine, dans le contrôle du trafic aérien, ... L’ordinateur quantique fait, de son côté, aussi « flou » en remplaçant le bit (0 ou 1) de nos ordinateurs par le qbit (où 0 et 1 sont superposés), ce qui lui autorise une puissance de calcul sans commune mesure avec les processeurs classiques… Tu connais tout cela, mais je te propose une connexion plus originale de ce flou générique (déjà reflouté par mes soins) avec L’Éloge de la fadeur de François Jullien. La fadeur, célébrée en Orient,  tu le sais par ta compagne d’origine vietnamienne (dont j’adore la cuisine), est chez nous sous-estimée par rapport à ce qui, censément, a du goût : salé, sucré, amer, acide, poivré, corsé, etc. Cette fadeur doit au contraire, selon Jullien, être appréhendée bien plus richement, généreusement, comme une réserve, un retrait, une disponibilité, à ce qui ne se cristallise pas, ne se sédimente pas, dans des traits sapides marqués. La fadeur fait osciller les saveurs entre elles, elle les indécide, en tant que réserve, disais-je, de tous les goûts possibles – qui  puisent en elle leur saveur, leur concentration, spécifiques, et surtout leur infinie variabilité.

Sans fadeur, pas de diversité de goûts possible, donc pas de goût du tout.

La fadeur, c’est le Tao aux fourneaux !

Je pense, pour ma part, que les plus grands savants ont disposé d’une réserve semblable, de cette disponibilité à la variation ou à ce que tu qualifies (dans un esprit de « barrage ») de « fumeux » –  dont les arêtes nuageuses se rapprochent assez du halo gustatif du fade, tu en conviendras.

Giordano Bruno pratiquait la magie, Newton l’astrologie (avec passion), Wolfgang Pauli s’intéressait, comme je l’ai déjà dit, aux synchronicités de Jung, Einstein croyait que, comme Pythagore ou Platon (à qui il se référait explicitement), les nombres structuraient le réel, … D’autres époques, me diras-tu. Soit. Ils avaient, comme tout homme, leurs limites, leur part de crédulité impondérable. Soit.

Sommes-nous plus savants qu’eux, plus méthodiques ? J’en doute – sans vouloir t’offenser (Cyril a une ceinture noire de karaté, et il aime casser les nuques, comme vous l'avez deviné).

(Je pense à l’instant aux travaux de Newton sur l’optique, à l’expérience qu’il fit sur sa personne : glisser une aiguille derrière son globe oculaire pour étudier les phosphènes ainsi produits.)

Tout ceci pour dire que, dans les pages de ce modeste Journal, je ne jette pas l’opprobre sur les scientifiques, ce serait ridicule, je les admire la plupart du temps ; et ce serait malvenu, en ce moment en particulier ; mais sur ce que nous, opinion publique, faisons, ce qu’eux font parfois, du discours scientifique, lequel est, je me répète, un discours parmi d’autres, fût-il le plus prestigieux.

Un discours sur le Réel, même un énoncé formel, demeure un discours. Il n’est pas le Réel. Wittgenstein l’a suffisamment répété, comme tant d’autres. La carte n'est pas le territoire. Et ce même si j’accompagne fébrilement les tentatives répétées de ces grands expérimentateurs qui veulent dire « le monde sans moi », y atteindre, dans le même geste de vacuité, de destruction de la subjectivité humaine, que celui des grands mystiques – dont ils sont les descendants incrédules et oublieux.

Même geste que celui des poètes – que les néopositivistes lisent si peu. Ils ne pourraient pas croire à ce qu’ils croient s’ils les lisaient.

Les grands savants le savaient, le savent encore, j’en suis sûr. Majorana, le génial physicien, était un admirateur déclaré, et l’ami, de Pirandello. Je soupçonne que ces savants lisaient, lisent plus, et mieux, que leurs thuriféraires (qui ne connaissent en général pas grand-chose de leurs travaux, dans les faits). Poincaré, l’un des plus grands mathématiciens du XXème siècle, faisait de son côté l’apologie de l’intuition – dans son antagonisme utile avec l’esprit de logique. Et avouait aimer les  mathématiques par goût de la beauté.

Que veux-je dire en l’occurrence ?  Comme Debussy s’est exclamé : « les debussystes me tuent », je dirai des « rationalistes » d’aujourd’hui, revendiqués ou taciturnes, qu’ils tuent la Raison. Dieu qu’ils sont nombreux ! Dans l’opinion publique, peut-être parmi les scientifiques eux-mêmes (qui ne sont pas tous des « grands savants » comme je les appelle maladroitement). Dans les limites a priori qu’ils assignent à l’appétit de savoir, à la libido sciendi, ils reforment à leur insu les rangs de l’Inquisition qui condamna Galilée pour avoir décentré (après Copernic) l’homme de l’Univers, la même qui avait déjà brûlé Giordano Bruno vingt ans auparavant – pour avoir imaginé que l’univers fût infini.

Elle l’avait ligoté nu sur le bûcher après lui avoir arraché la langue – de peur qu’il ne parle encore dans les flammes. « Vous avez plus peur que moi ! » s’était-il exclamé lors de son procès.

Les « rationalistes » (je les appelle ainsi par commodité, pour ne pas répéter : les scientistes, les néopositivistes, etc. mais aucune de ces dénominations n’est valable, là non plus) tuent la Raison, je le redis, faculté de l’infini, en ramenant, sous son égide, la science à une superstition religieuse, ou à une routine computationnelle qui ne vaut pas mieux, qui est peut-être plus dangereuse que la foi aveugle. Je prêche pour que la Raison retrouve sa place, son extension, et c’est à mon sens à l’École de l’y aider, comme je l’ai soutenu dans ces pages.  

Je demande ingénument à un « rationaliste », au hasard, de faire retour sur soi. Là où tout a commencé. Qu’est-ce qui, en lui, dans le Monde qu’il s’est bâti, « a peur », selon le cri de Giordano Bruno. Et de quoi a-t-il peur, pour ainsi fermer, avant d’ouvrir ? S’il ouvre jamais.

Allons, mon très cher Cyril, qui fais ici les frais de propos qui ne te concernent qu’en faible partie,  quand les murs seront tombés, quand le visage de l’autre homme brillera de nouveau au plein air, sous le ciel recouvré, allons ensemble faire un petit pèlerinage, à Rome. Tu seras touché comme je le fus par la modeste statue de Giordano Bruno perdue au milieu de la place, de ce marché riant qui porte si bien son nom – le campo dei fiori, la place (le champ) des fleurs.

Ce soir, j’ai demandé à Tonio où se trouvait la bande dessinée extraite de Mon Voisin Totoro de Myiazaki – la couverture de l’album traînant misérablement sur le canapé, sous un éboulis de coussins.

  • Je ne sais pas ! me répondit-il taquin, interrompu en pleine aventure.
  • Quoi, je ne sais pas ! Comment je fais, moi, pour retrouver ton livre ?
  • Eh bien… Utilise ta magie !

Et le petit monstre de reprendre sa course hurlante avec sa sœur.

PS : demain je serai là, mais silencieux. Ou à peu près. Mon bavardage m’épuise moi-même. Je me mettrai en réserve.

Ne me réveillez pas trop tôt ! Sinon... Ne me réveillez pas trop tôt ! Sinon...

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.