Aux confins (Journal du mois du corona 15)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Mardi 31 mars 2020)

Je lève la persienne. Le monde se répète. La maison des voisins d’en-face n’a pas bougé depuis hier, avant-hier, …pétrifiée dans sa propre photographie, son propre cliché. Sa propre surface sans fond. Façade d’aluminium scintillante.

Les voitures en stase métallique. Éblouies.

Le même soleil sec.  

Le même ciel dur.

Vacance.

L’expérience se poursuit. Et comme toute expérience, toute expérimentation, elle radote. Mais dans le radotage, nous le savons bien, quelque chose descend, s’enracine. S’ancre. À chaque récurrence. À chaque fois plus profond. Quoi germera-t-il ?

Un jour sans fin (Harold Ramis, 1993), avec Bill Murray et Andie McDowell. Source Code (Duncan Jones, 2011), avec Jake Gyllenhaal. Mais aussi Edge of Tomorrow (Doug Liman, 2014, repris de l’excellent manga éponyme), avec Tom Cruise. Trois films parmi tant d’autres (j’aime beaucoup Looper de Rian Johnson, avec Bruce Willis).

Dans ces films très réussis, une idée centrale, un pivot : le même jour, ou le même moment (dans Source Code), répété, identique, « boucle temporelle » au sein de laquelle le protagoniste tente d’insérer, d’insinuer, un acte libre, autrement dit une différence, une différence positive. Comme un ruban de Möbius qu’il s’agirait de dénouer, pour le rajuster et remettre la bande inverse à l’endroit. Non, l’image est mauvaise.

On n’en sortirait pas. La boucle serait bouclée, et nous courrions en hamster dans la roue réparée.

Cela dit, ne sommes-nous pas des hamsters qui confondent leur Monde (la cage avec ses copeaux de bois et ses graines, et la roue du Travail qui mesure la journée) avec le Réel ? Nous vivons, croyons-nous, dans une symétrie parfaite par rapport à ces films qui nous touchent parce qu’ils affectent en nous, sans même que leur réalisateur en ait lui-même connaissance, l’intuition (nous n’osons la verbaliser, la dire) que, obscurément : nous nous répétons. Que chaque jour est, en creux, c’est-à-dire en vérité, la répétition du précédent. Et que le monde entier est ainsi fait.

Au sein de la Différence superficielle, apparente, des jours travaillés, passés à l’extérieur, roule inessoufflée la Roue du Même. C’est ce que le Confinement met à nu aujourd’hui (comme hier, demain) à l’instar du docteur Tulp chez Rembrandt, levant le rideau de peau sur le réseau veineux du bras de l’écorché.

Nous deviendrions fous, catatoniques (et la catatonie serait fidèle, dans sa forme médusée, au Réel qu’elle tait), si nous ne nous bercions de l’illusion que nous différons de jour en jour, ou jour après jour, ce pour quoi l’oubli est le vrai pouvoir de la mémoire. Pour quoi la mémoire n’a pas pour charge de sauvegarder, mieux, de répéter, de présentifier, le Réel, par l’intermédiaire du souvenir, mais au contraire de le trahir par les failles, les lacunes, les ellipses, les récritures, que le souvenir y ménage. Pour respirer.

Là aussi le souvenir fait Monde. On ne fait Monde qu’en trahissant, nous enseigne-t-il.

Blanqui, à la fin de sa vie, emprisonné, rédigea L’Éternité par les astres, un petit ouvrage où il livre le fond de sa pensée. Le grand révolutionnaire révèle malgré lui le secret de toutes les pensées, les décisions, les gestes, où la liberté prend feu, coupe les têtes comme de simples  « têtes de chou » (Hegel), arrête l’Histoire avant de la relancer sur une tout autre voie, une imprévisible voie : qu’il n’y a justement pas de liberté.

Quel penseur révolutionnaire a-t-il jamais cru que la liberté existât ?

Chez Blanqui me trouble l’idée suivante : la matière, en quantité finie (100 « corps simples », précise-t-il), ne peut produire, brassée, une infinité de mondes différents. Les combinaisons matérielles, atomiques, étant elles-mêmes en nombre fini, les univers identiques se répètent. Des mondes semblables, en tous points identiques au nôtre, ont déjà eu lieu, auront encore lieu.

Moi, Metamorphe, j’ai déjà vécu cette vie, et je la revivrai. Cette répétition, au contraire de la matière qu’elle répète, sera infinie. Non seulement elle a déjà eu lieu, elle aura lieu, mais en outre elle a lieu actuellement, au même moment, dans une des régions infiniment éloignées de l'univers infini.

Je pense à ça en jouant cet après-midi dans le jardin avec Eleonora et Tonio. Je l’ai déjà pensé et je le repenserai.

Je regarde, entre deux zigzags dans l’herbe pelée, Carmela éclaircissant le lierre à coups de cisaille, et le mur éventré qu’elle met au jour.

C’est à mon tour de m’éloigner de la languette de bois qui forme la ligne de tir pour Tonio : lui doit me toucher avec la petite balle rose pendant que je m’esquive. Cette fois-ci, je n’ai pas vu le coup partir.

  • Hé, j’ai touché le zizi de Papa !

Rire général pendant que je souris boîtement. Ce soir, je pourrai enfin chanter le Nisi dominus de Vivaldi.

Il y a quelque chose de vertigineux, en même temps que d’un peu douloureux, à me dire que « j’» ai déjà vécu cette scène une infinité de fois, que je la vis ailleurs, et que je la revivrai de même.  

 

PS : la "Présidence de la République" a visité ces deux derniers jours ce modeste Journal. Je la remercie et me tiens à sa disposition pour lui éviter de se répéter...

Le jeu des différences Le jeu des différences

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.