À Montpellier un service public s’efface au profit de Google

Pendant près de 17 ans, la « Cyberbase » a assuré un service public à Montpellier. Deux décennies avant le rapport sur l’inégalité d’accès aux services publics dématérialisés publié par le défenseur des droits. Aujourd’hui la « Cyberbase » a été enterrée sans aucune validation par le conseil de métropole. C’est Google qui va assurer des missions similaires en lieu et place de cette structure.

Dématérialisation et inégalités

Pour bien comprendre l’enjeu dont il est question il faut s’intéresser à la fracture numérique. Aujourd’hui ce n’est plus seulement un problème matériel (équipement des foyers, infrastructures de télécommunication) mais aussi un problème culturel, des usages.

Des fractures numériques

En ce début d’année le défenseur des droits Jacques Toubon publiait son rapport Dématérialisation et inégalités d’accès aux services publics. Face aux problèmes d’accompagnement rencontrés par les usagers, le défenseur des droits formule une proposition :  

Instaurer un service public de proximité réunissant un représentant de chaque organisme social, des impôts, de pôle emploi, un travailleur social ainsi qu’un médiateur numérique pour réaliser un accompagnement généraliste et de qualité de la population, en particulier la plus fragile.
L’échelon de mise en œuvre du nouveau dispositif pourrait être adapté en fonction des besoins des territoires.

Puis expliquant toutefois que ce type de dispositif ne doit pas se faire à la légère. Parlant par exemple des MSaP (Maisons de Services au Public) qui « ne bénéficient pas de la compétence et l’expertise des agents des services d’accueil des services publics ».

Il observe également les “points numériques” installés fin 2017 dans les préfectures : « Pour réaliser ces prestations, les volontaires ont été formés à la téléprocédure en question et disposent d’un référent au sein de la préfecture ». Or « ce dispositif s’appuie, sans doute pour des raisons de coût et de capacité à mobiliser rapidement les effectifs nécessaires, sur des jeunes du service civique. Ce choix pose question, tout d’abord parce que la courte durée de leur engagement entraîne un roulement important ».

La Cyberbase : Une maison du numérique pour tous

Créée en 2000, la Cyberbase de Montpellier était un service offert par la métropole de Montpellier. En plus d’une plateforme sur internet, il s’agissait d’un lieu d’accueil pour les personnes en recherche d’emploi ou souhaitant développer une activité. Plusieurs agents publics ont animé ce lieu historiquement situé dans l’hôtel de la place Zeus à Montpellier.

Le territoire était alors précurseur sur la question des fractures numériques. Selon un témoignage recueilli en 2017, cet espace était plus qu’un simple lieu d’accueil pour chômeurs. Il était aussi le refuge de personnes en difficultés avec le numérique. Il était un lieu offrant une aide pour effectuer des démarches administratives en ligne comme par exemple les déclarations d’impôts (à effectuer obligatoirement par internet depuis 2016).

Ce lieu avait deux avantages pour cela :

  • Il était équipé d’un ensemble de postes informatiques à disposition,
  • Il était animé par des agents de la métropole habitués à l’accompagnement de ces personnes en difficulté avec les outils informatiques.

La ville de Nîmes partage aujourd’hui les conclusions du défenseur des droits. S’ouvre cette année la Maison de l’Inclusion Numérique qui se veut être “un lieu d’animation, de formation, de rencontre et d’accompagnement dédié à l’inclusion sociale et numérique”.

Proche des missions de la Cyberbase de Montpellier définie dans ses objectifs comme un « lieu d’accueil multimédia où des ateliers informatiques ont notamment été lancés » dans le rapport d’activité de la métropole en 2013. Ce service accueillait près de 40 personnes par jour cette année là. Avec 489 usagers dont 89 % en recherche d’emploi.

Le délitement d’un service public

Depuis 2014, avec l’arrivée d’une nouvelle équipe municipale/métropolitaine, c’est le chamboulement. Les usagers de la Cyberbase sont redirigés vers la médiathèque Emile Zola comme indiqué dans le rapport d’activité de la métropole de 2016.

Réaffectations pour animer l’espace French Tech

C’est à ce moment que se met en place le “Totem French Tech” dans les bureaux de l’ancienne mairie à Montpellier. Une réaffectation des agents de la Cyberbase au rez-de-chaussé est alors mise en place afin d’y animer “l’Espace French Tech”.

À la médiathèque, deux postes informatiques en libre service sont dorénavant le seul matériel mis à disposition des personnes utilisant jusqu’alors les services de la Cyberbase. Avec pour accompagnement la seule présence du personnel de la médiathèque.

Pour accompagner les usagers en recherche de nouvelles compétences numérique, les divers ateliers sont remplacés par une collection de MOOC (cours en ligne) qui sont mis à disposition. On les trouves au sein du réseau de médiathèques de la métropole ainsi que sur leur site internet. En plus de cours pour maîtriser Excel ou GMail vous pourrez d’ailleurs vous préparer au code de la route ou apprendre des langues étrangères derrière un des écrans mis à disposition.

La nouvelle stratégie en matière de numérique est simple et résumé en cette formule par la métropole : « favoriser la capacité des personnes à l’autoformation, notamment par l’acquisition de compétences en matière de culture numérique ».

Auto-formation au numérique

C’est aussi l’argument qu’utilise François Huget, docteur en sciences sociales à Telecom ParisTech, dans une interview d’Usbek et Rica :

Ça ne fonctionne pas de manière « simple » avec les personnes aisées et éduquées d’un côté, puis les non-diplômés et pauvres de l’autre. Dominique Pasquier parle, par exemple, de l’ « autodidaxie » (l'action d'apprendre sans maître) de certaines personnes issues des familles modestes, qui apprennent des compétences en ligne.

En oubliant de mentionner que dans son livre l’Internet des familles modestes, la sociologue Dominique Pasquier étudie principalement des familles modestes et éloignées des grandes métropoles. L’exemple d’un boulanger s’étant “auto-formé” à de nouveaux usages numériques est repris du livre. Pourtant Dominique Pasquier insiste également dans son livre sur le rôle du cercle familial au sein du foyer qui n’est pas à négliger autour de cette autodidaxie.

Or dans une métropole, et particulièrement à Montpellier, on peut s'interroger sur les capacités du cercle familial à accompagner ces auto-formations. Le numéro 1596 (17 janvier 2019) de la Gazette de Montpellier titre “Montpellier, Capitale des Solos”. On y apprends que 57% des Montpelliérains vivent seuls. Qu’il s’agissent aussi bien de jeunes ou de séniors. Une interview de Caroline Jamet, directrice de l’INSEE en Occitanie est ainsi résumée : “Montpellier va compter de plus en plus de gens seuls”.

Avec des foyers composés principalement de personnes seules, l’impact du cercle familial dans le cas d’autoformation sera donc moins perceptible. C’est justement dans ce cas qu’un service public de proximité, recommandé par le défenseur des droits, prend tout son sens.

Un démantèlement caché

Il n’y a pourtant eu aucun débat sur cette politique d’auto-formation au numérique menée par la métropole. Ces questions n’ont pas été évoquées en conseil de métropole. D’ailleurs, elle n'apparaît pas dans les documents officiels.

La suppression de la Cyberbase non plus. Deux récentes délibérations de la métropole de Montpellier, n° 14620 du 17 mai 2017 et n° M2018-694 du 21 décembre 2018 disent par exemple :

(L’espace French Tech) accueille également des personnes en recherche d'emploi et/ou en création d'entreprise, notamment dans le domaine du numérique, afin de leur donner accès à un espace équipé de postes multimédia.
La gestion de l’espace French Tech est assurée par Montpellier Méditerranée Métropole. Dans ce cadre, il a été décidé de repositionner l’ancienne « Cyberbase » dans cet espace.

Sur le terrain on constate pourtant que ces décisions du conseil de métropole ne sont pas appliquées. Le 28 janvier j’ai contacté la métropole en me signalant comme étant en recherche d’emploi et à la recherche d’un accès à un espace équipé de postes informatique pour réaliser mon CV. « La Cyberbase a fermé » m’indique t-on. « Je vous passe la French Tech, il faut voir avec eux ».

À l’espace French Tech, un agent au téléphone m’indique « nous ne pourrons pas vous accompagner ici ». Avant de me rediriger vers le réseau de médiathèques : « en tant que demandeur d’emploi vous pourrez réserver un ordinateur dans votre médiathèque si aucun n’est disponible ». Je me signale alors comme mal à l’aise avec la manipulation d’ordinateur et la personne au bout du fil m’indique : « vous pourrez voir là-bas si un membre du personnel de la médiathèque est disponible pour vous accompagner ».

L’espace French Tech n’accueille donc pas les personnes en recherche d’emploi. La Cyberbase n’a pas été repositionnée : elle n’existe plus.

Philippe Saurel et l’équipe exécutive de la métropole n’applique donc pas les décisions votées par le conseil en usant de leur pouvoir pour fermer un service public encore choisi par la représentation des montpelliérains.

L’arrivée de Google à Montpellier

Avec la fermeture de la Cyberbase, il n’y a plus de structure publique permettant aux personnes d’être accompagnées à l’usage des outils numériques. On peut s'interroger également sur le rôle des agents repositionnés au sein de l’espace French Tech. Car aujourd’hui Google annonce s’installer dans cet espace pour y animer des ateliers et des formations au numérique.

Des ateliers Google

14 décembre 2018, Philippe Saurel se réjouit de l'implantation de Google à Montpellier dans un communiqué de presse : « L'arrivée de Google à Montpellier nous permet de devenir partenaires d’un projet qui représente un véritable levier d’insertion, de développement économique ou même de développement personnel puisqu'il permettra à des milliers de Montpelliérains d’utiliser le numérique pour se former gratuitement et à tous niveaux » souligne Philippe Saurel, Maire de Montpellier, Président de Montpellier Méditerranée Métropole.

Dans le Midi Libre, Sébastien Missoffe, vice-président et directeur général de Google France se félicite également de cette implantation : « Montpellier est un territoire très dynamique [...] Il était donc tout naturel pour nous d'y ouvrir un atelier numérique, lieu pérenne dont les programmes de formation rayonneront sur toute la région Occitanie et permettront aux professionnels comme aux particuliers de faire du numérique une opportunité ».

Ces ateliers Google débuteront le samedi 16 février comme l’annonce Chantal Marion dans le magazine de la métropole de Janvier 2018 : « L’engagement de la métropole de Montpellier en faveur du numérique ne pouvait que convaincre Google » indique la vice-présidente déléguée au développement économique et adjointe au maire de Montpellier.

Un accueil mitigé

En coulisses pourtant, le lieu d'implantation de cet “atelier Google” à Montpellier fait débat jusqu’au sein du bureau municipal comme le relate l’hebdomadaire satirique local l’Agglorieuse. L’élue, soutenue par le délégué au finance Max Levita, aurait développé une thèse en défaveur de ce choix avançant que « mélanger Google et French Tech n’était pas judicieux ». « Cela crée quelques tensions avec les membres de la French Tech ». Le journal ayant interrogé les entrepreneurs des entreprises locataires de l’ancien hôtel de mairie rend compte d’un avis général mitigé.

À Rennes, première ville de France où Google a ouvert ses “Ateliers”, les conditions de travail des animateurs avaient été dénoncées par le collectif No Google. « Toutes les annonces d'emplois semblent concerner des prestations aux statut auto-entreprise » s’alarme le collectif. Relevant également que « Ils recherchent des commerciaux, dont la mission n°1 est de faire de la pub à Google ».

Du côté des salariés de la filière numérique à Montpellier, on reste dans l'expectative. Sur l'initiation au codage informatique Francois Teychene, figure locale du secteur, indique que « Chantal Marion ne parle de ça parce que c’est “hype” ! Mais ça ne fait pas des développeurs. Quelques après-midi, même chez Google, ne remplacent pas des années d’études ».

« En fait, cela ne m’intéresse pas trop. Google n’a pas non plus ouvert un centre de recherche à Montpellier, je ne pense pas que cela change grand chose au paysage technique montpelliérain. Tout au mieux des formations publiées actuellement,  il s’agit d’un “service public” assuré par Google pour apprendre aux gens à ce servir de leurs outils bureautique et au pire c’est simplement un coup du pub. »

“En soit c’est pas mal et au passage cela permet à Google de gagner quelques parts de marché. J’attends de voir”. Quand on lui parle de la Cyberbase, qui assurait déjà cette mission il s’étonne : “je ne connaissais pas la Cyberbase, mais vu les conditions, c’est chelou …”

Des conditions floues

Les conditions d’installation de Google au sein de l’Espace French Tech sont floues. La parodie de débat (moins d’une minute trente, vote compris) qui a eu lieu au conseil de métropole n’aura pas réussi à lever le flou entourant cette installation.

Le « principe de mise à disposition de l’espace French Tech » soumis au vote dans le conseil de métropole du 31 janvier dernier indique simplement : « Google France a sollicité auprès de Montpellier Méditerranée Métropole la mise à disposition d’une partie de l’espace French Tech pour une durée de 6 mois à compter de la date de signature d’une convention partenariale ». Convention qui n’a pas été rendue publique et doit contenir tous les éléments importants (loyer exact demandé à Google, nature et délimitation des espaces mis à disposition, rôles des agents en place, etc).

Sur les formations dispensées dans ces ateliers, on apprend dans le magazine de la métropole qu’elles seront “délivrées par les coach Google et pour moitié par des acteurs locaux ou partenaires”. Dans la délibération prise en conseil de métropole il est également indiqué que “ces formations (gratuites), en groupes ou individuelles, seront dès lors assurées, en lien avec des partenaires publics et privés”. Rappelons que les agents de l’ancienne Cyberbase sont toujours déployés dans les locaux partagés avec Google. Vont-ils animer les ateliers pour le compte de Google ?

Conclusion

L’exécutif de la métropole a fermé la Cyberbase alors que les enjeux sont importants. Les usagers les plus en difficulté avec le numérique ont cruellement besoin de lieux, de structures d’aide et d'accompagnement pour notamment effectuer leurs démarches administratives dématérialisées.

De plus cette fermeture de la Cyberbase s’est faite alors même que le conseil de métropole vote encore des délibérations comme si cette dernière était toujours active.

Enfin, laisser Google s’installer en lieu et place des ruines de cette Cyberbase volontairement démantelée au profit de la French Tech soulève un lourd débat : doit-on laisser le géant américain remplacer un service public local comme la Cyberbase ?

En menant une telle politique, laissant pour compte les usagers face à l'omniprésence croissante des guichets numérique, “Montpellier la Surdouée” de 2006 est-elle devenue aujourd’hui “Montpellier la Déconnectée” ? Déconnectée des réalités sociales liées aux fractures numérique.

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