Les coûts de maintenance de l’ascenseur social: Pierre*

L'école produit des réussites et produit des échecs.Elle sauve certains et sacrifie d'autres, mais au final elle reproduit l'ordre social. La promesse d'une réussite pour TOUS est régulièrement repoussée et les préconisations s'accumulent au fil des différents gouvernements Mais à quoi sert l'école?

Pierre :  

 

Pierre n'est plus un enfant, depuis longtemps, mais de son enfance il garde une marque d'un heureux malheur qui le fait à la fois rire et pleurer.

Il n'est plus un enfant depuis longtemps.

Le 8ème d'une fratrie de 11 enfants il est né en 1950 de parents Italiens immigrés en France en 1949.

Il est le 1er né en France, le premier français et le premier à porter un prénom français et pas n'importe lequel, le plus français des prénoms français : Pierre.

Son père trouva rapidement du travail à Toulouse comme ouvrier et dans la fratrie des aînés, à la fin des études primaires, chacun fut ouvrier, maçon, carreleur...

Les filles ne réussirent pas mieux à l’École.

Tous et toutes étaient réunis dans ce puissant courant les conduisant après une très mauvaise scolarité à être, fils et filles d'ouvrier italien, eux aussi ouvriers ou employées.

Pierre fut un mauvais élève, sa scolarité au primaire se prolongea et en CM2 il était installé à la dernière place de sa classe.

33ème et dernier de la classe.

Il avait 12 ans.

La sage-femme avait bien dit à ses parents lors de l'accouchement :

« Il est mignon celui-là, il sera docteur! »

La bénédiction de la sage-femme et le plus français des prénoms français n'y paraissaient pas suffire.

L'espérance de ses parents qu'il échappât, lui, Pierre, le premier petit français à sa condition de fils d'immigré fut terriblement déçu.

Pierre était un bon garçon, mais un très mauvais élève : le dernier !

0 et toujours 0 en dictée.

Il était lui aussi emporté par ce puissant courant, comme ses frères et sœurs.

Il avait pourtant été conçu dans la période de Noël, béni par la sage femme et portait ce prénom biblique.

Il n'y aurait pas d’exception à la reproduction de l'ordre social.

 

Une malédiction vint bouleverser et détourner ce puissant courant.

Pierre habitait avec sa nombreuse famille un quartier ouvrier.

Il jouait avec des camarades plus âgés que lui avec des frondes tressées avec du fil de cuivre, mais ce jour-là une petite fille fut gravement blessée.

Tous les enfants s'enfuirent comme un vol de moineaux effrayés.

Pierre était un mauvais élève, mais un bon garçon.

Il ne s'était pas enfui et il s'approcha de la petite fille blessée qui hurlait de douleur.

La mère alertée par les cris de sa fille depuis son balcon aperçut la scène :

sa petite fille blessée et Pierre, une fronde à la main.

Il fut paralysé par la violence de la situation, cette petite fille gravement blessée, elle perdit un œil, et la violence des propos de la mère :

 

« Qu'est-ce que tu as fait à Martine ?... »

 

Il ne put dire mot !

Il se souvient parfaitement :

Il fut ensuite happé par un tourbillon noir qui l'emporta : la police, les juges, le procès, les huissiers...

Il était le mauvais garçon.

À tel point qu'il se persuada qu'il était coupable.

Tous ces adultes ne pouvaient se tromper en le désignant comme coupable... et Martine l'accusait aussi.

Il décrit cette terrible sensation qui l'envahit, une « vérité » qui s'inocule comme un poison : il était coupable, certainement !

Son père scella l'affaire par une sévère correction qui le laissa à terre.

Après tout ça il ne pouvait qu’être vraiment coupable.

Il ne dit rien de ses camarades.

Il ne dit rien, non qu'il ne veuille pas les dénoncer, il ne dit rien parce qu’il ne put rien dire, ni à la mère de Martine, ni à ses parents, ni aux gendarmes, ni au juge, ni à personne.

 

Du procès il a un souvenir confus.

Tout était noir, sombre, les juges, les avocats, la salle du tribunal... et son avenir.Ses parents furent condamnés à payer au titre de dommage 3 000 000 AF.

Son père avait alors un salaire de 80 000 AF.

Plus de 3 ans de salaire !

Il n'avait pas contracté d'assurance en responsabilité civile pour ses enfants . C'était trop cher.

Son patron lui prêta une forte somme et il versa chaque mois 10 000 AF aux parents de Martine.

Il se souvient qu'il a échappé à « la maison de correction ».

Ce n'était pas un mauvais garçon et le témoignage de son maître de CM2 a dû être déterminant, d'autres aussi peut-être.

Pierre était au CM2, dernier de la classe, 33ème sur 33.

Il avait 12 ans.

Son maître lui dit, et lorsqu'il me rapporte ces paroles, en riant et pleurant à la fois, il insiste pour préciser la gravité et la bienveillance des propos de son maître.

 

« Pierre, je te fais passer en 6ème, il faudra que tu travailles beaucoup, tu vas payer toute ta vie ! »

 

Pierre passa en 6 ème qu'il redoubla.

Il eut toujours 0 en dictée jusqu'en troisième mais il travaillait, il travaillait beaucoup.

À la fin de la 3eme il était 13 ème et fut orienté dans ce qui était alors les CEG

(Collèges d'Enseignement Général) qui dispensait un enseignement secondaire court.

Il échappa à la filière « classe de transition ».

À la fin de la 3ème il ne fut pas orienté au lycée  proche de chez lui qui était réservé aux bons élèves, mais dans un lycée de l'autre coté de la ville qui regroupait les élèves médiocres.

Il était nul en math disait son prof de math de 3ème et l'orientation en seconde littéraire se fit par défaut .

Il travaillait beaucoup et progressait au point que ses professeurs lui proposèrent une orientation en 1ère D dans la filière scientifique.

À 20 ans il obtint le bac D « au repêchage » puis fit son service militaire en même temps qu'une 1ère année du DUEL ( ancien DEUG) de psychologie.

Mais il lui fallait un métier pour gagner sa vie et celui de psychologue était aléatoire.

 

Le jour anniversaire de ses 21 ans son père déposa devant lui le dossier de l'affaire et lui dit :

 

« Tiens, c'est à toi de payer maintenant ! »

 

Il se présenta à l'école de Kinésithérapie qui recrutait alors sur dossier.

Il n'avait bien sûr aucune chance avec son dossier ! 

L'année suivante l'école recruta sur concours et il fut reçu.

Après les 3 années de formation il se présenta au concours d'entrée de médecine Il fut reçu.

Il eut tout juste le temps de l'annoncer à son père mourant qui n'était déjà plus tout à fait là, mais Pierre était sûr que son père avait compris.

Son fils allait être docteur !

Il débuta sa formation de médecin alors qu'un de ses camarades de classe de l’École Élémentaire du quartier l'achevait.

Il termina ses études de médecine à 31 ans et exerce depuis lors.

Il était déjà installé comme médecin lorsqu'il rencontra par hasard dans les rues de Toulouse un des camarades de l'affaire qui lui apprit le nom du véritable coupable.

C'était Paul, dont ce camarade lui disait « qu'il s'en était bien sorti » en s'enfuyant mais qu'il était mort à l'age de 40 ans d'un cancer du larynx.

C'était sa malédiction !

Pierre réglait tous les mois, suite à son père, les 100 NF mensuels.

Il a payé jusqu'au dernier centime avec pour le dernier virement un profond soulagement.

 

À la recherche d'une location avec son épouse, ils visitèrent plusieurs maisons. Il sonna un jour à une porte .

Elle lui ouvrit.

Ils visitèrent la maison dans une étrange atmosphère puis il lui dit :

 

« - Je suis Pierre .

 - Je sais, je t'ai reconnu ! » 

 

Il lui relata la rencontre avec leur ancien camarade qui lui avait révélé que Paul était l'auteur du tir de fronde.

Elle savait !

-  Pourquoi tu n'as rien dit ? 

Les parents, les gendarmes,... tous l'avaient désigné !

 

« - C'est Pierre ? 

-  Oui, c'est Pierre ! »

Tout ensuite est allé très vite.

Il sourit et lui dit en partant :

 

« -  Grâce à toi je suis médecin, merci ! »

 

Ils cherchèrent un autre logement.

 

La soixantaine passée, Pierre se maria en 3ème et, dit-il, dernière noce avec Lysa... sage-femme !

L'histoire est bien sûr extraordinaire, une histoire comme il y en a peu et qui consacrerait les vertus républicaine de notre École.

Quelle école sinon notre École de la République pouvait faire d'un fils d'ouvrier italien immigré un médecin ?

C'est aussi extraordinaire que le fils d'immigré nord africain qui a réussi et devrait être, pour ceux de la cité, un exemple :

 

« Je l'ai fait, alors vous pouvez le faire ! »

 

Ceux qui n'y arrivent pas ne peuvent s'en prendre qu'à eux-même… s'ils « n'entrent pas dans les apprentissages » !

Grâce à l’École ils ont réussi, grâce à l’École mais aussi à leurs qualités personnelles pour « s'en sortir ».

C'est la théorie du don et du mérite individuel.

Grâce à l’École on peut « s'en sortir » !

 

À la « violence symbolique » de reproduction sociale il fallut opposer une extraordinaire violence psychique pour détourner le cours d'une vie.

Se croisent d'implacables déterminismes sociaux et une détermination individuelle farouche dans une lutte d'une terrible violence qui laissa chez Pierre des traces.

 

Cette violence symbolique ne s'exerce pas individuellement.

Elle est par contre individuellement consentie.

Pierre était bien installé à sa place de mauvais élève, mais bon garçon.

L’École a contribué à l'intériorisation de sa position sociale en distillant bien sûr des codes, normes, valeurs et des savoirs.

C'était avec l'école une sorte de non dialogue de sourd !

 

«- Être médecin, je n'y pense même pas ! » ne pouvait-il même pas se dire.

« - Moi non plus ! » ne lui répondait-elle même pas !

 

Impensable, qu'il devint médecin était impensable !

Pierre ne serait jamais passé en 6ème, sans cette histoire.

Ce fut d'ailleurs une injustice.

Lui, le dernier de la classe passait en 6ème et d'autres moins mal classés ne passaient pas !

L’École commence toujours par trier les enfants, les mettre en rang, puis par les ranger.

Pierre au prix fort avait dé-rangé.

À la mort de son père, il avait 25 ans.

Il a hérité de tous ses « papiers ».

Dans ces papiers, il y a le compte-rendu du procès.

Il ne l'a jamais ouvert.

On ne sait jamais !

Peut-on imaginer la violence subie qui fut nécessaire pour changer le cours des choses ?

Violences individuelles contre violence symbolique qui se perpétue et n'a jamais et pour cause lâché prise.

Toujours entre rire et larme,

 

« Si je suis devenu médecin, tout le monde peut le devenir ! »

 

Non, tout le monde, le pourrait-il, ne le deviendra pas !

……

Pierre et quelques pauvres peuvent bien devenir médecins...

S'il est, lui, devenu médecin, il en est convaincu, tout le monde peut devenir médecin !

Il le croit, mais il se trompe!

….

Entre amertume, regrets, fidélité à ses origines ou je ne sais quel sentiment secret, Pierre me dit encore qu'il ne se sent pas appartenir à cette classe des médecins qu'il se représente comme cultivés, beaucoup plus cultivés que lui.

Il a cette intime conviction qu'il ne sera jamais de ceux-là.

Il n'en fait pas une affaire de compétence, mais d' APPARTENANCE.

 

*Extraits de "Journal d'un psychologue de le république" Michel Cazeneuve Copyright L Harmatan, 2018, http://www.editions-harmattan.fr

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.