Promouvoir une vision rationaliste de l’homosexualité

Voici le billet que j'avais promis dans un récent commentaire fait en réponse à Mathieu Magnaudeix.

Les récentes déclarations de Bergoglio sur l’intervention de psychiatres auprès d’enfants révélant des tendances homosexuelles n’ont étonné que ceux qui persistent à voir en lui un progressiste malgré tous les signes du contraire, y compris son inaction persistante à l’encontre des prédateurs sexuels au sein du clergé et vis-à-vis des évêques qui couvrent leurs crimes.

Les déclarations confuses de Bergoglio (il a d’abord parlé de psychiatres, puis, en bon Argentin qu’il est, a évoqué l’intervention de psychanalystes, ce qui ne fait à mon avis qu’aggraver son cas...) ont d’ailleurs provoqué tellement de gêne dans son entourage que le Vatican a censuré cette partie du compte-rendu de sa discussion avec les journalistes.

Sa vision « médicale » de la question de l’homosexualité, tout comme sa persistance à qualifier l’homosexualité de « contre-nature » sont encore très répandue non seulement dans l’église catholique mais dans l’ensemble des religions. C’est donc l’obscurantisme commun à toutes les religions qu’il faut dépasser sans se limiter au seul cas du pape actuel.

Cependant, qualifier à la va-vite le pape d’homophobe comme le font certains groupes activistes comme Act-Up me semble excessif : il n’est en la matière qu’un vieillard ignorant (et probablement un peu gâteux) englué dans des schémas de pensée archaïques mais pour autant sans méchanceté manifeste envers les homosexuels : bien des théocrates de l’islamisme ou de l’hindouisme qui appellent régulièrement à mettre à mort les homosexuels méritent bien davantage ce qualificatif.

Pour sortir de ces schémas sans tomber dans les caricatures de la propagande LGBT, le mieux est de s’appuyer sur les acquis scientifiques des dernières décennies afin de construire un discours rationnel ouvert, non-stigmatisant car évitant tout jugement de valeur morale, approche qui me semble le meilleur antidote à la bêtise et à l’ignorance.

Les deux principaux acquis d’une approche rationaliste sont :

1°) L’homosexualité n’est pas une maladie, c’est une caractéristique minoritaire mais présente dans toutes les populations humaines (qu’elle y soit réprimée ou non). Cette caractéristique possède une composante génétique significative mais diffuse (répartie sur plusieurs gènes eux-mêmes multi-fonctionnels : il n’y a donc pas de « gène de l’homosexualité » comme certains journalistes sensationnalistes l’ont abusivement écrit) et dont l’expression est très probablement modulée par des facteurs environnementaux (ce que l’on appelle l’épigénétique) ainsi évidemment que par une multiplicité de facteurs psycho-sociaux. Plutôt que d’une abrupte distinction binaire entre homosexualité et hétérosexualité (voire ternaire en y ajoutant la bisexualité), il conviendrait plutôt de parler de « spectre homosexuel » comme on parle de « spectre autistique ». On peut, comme le fit un jour Yves Berger, comparer l’homosexualité à la latéralisation préférentielle à gauche, qui est une autre caractéristique minoritaire déterminée génétiquement, modulée par l’environnement et faisant jusqu’à une date récente l’objet de discriminations et de répressions. Il y a de purs gauchers et des gauchers partiellement ambidextres (ainsi, j’écris de la main gauche, mais je coupe le papier de la main droite, même quand j’ai à ma disposition des ciseaux « pour gauchers »).
Pour moi, qui considérait jusque là les homosexuels avec un mélange d’incompréhension et de commisération, entendre Berger énoncer cette comparaison a été très éclairant du fait de ma condition de gaucher ayant été contrarié dans l’enfance.

2°) l’homosexualité n’est pas « contre-nature », contrairement à ce que croient Bergoglio et beaucoup de gens intoxiqués comme lui par des siècles et des millénaires de superstitions religieuses : si elle l’était, la sélection naturelle ne lui aurait pas permis d’apparaître et de se maintenir au fil des générations.

À l’interrogation humoristique d’Alphonse Allais : « Comment se fait-il que les homosexuels soient si nombreux, puisqu’ils ne se reproduisent pas ? » l’approche rationaliste du phénomène propose des éléments de réponse issus de la sociologie, de l’anthropologie et de la biologie:

a) fonctionnellement, rien n’empêche les homosexuels tant masculins que féminins de se reproduire ; par ailleurs, la pression sociale en faveur de l’hétérosexualité, comportement majoritaire érigé en norme et de surcroît valorisé par toutes les religions, conduit de nombreux hommes et femmes à tendances homosexuelles plus ou moins prononcées à se marier et à avoir des enfants.

b) dans l’environnement dangereux où vivaient nos ancêtres chasseurs-cueilleurs et agriculteurs primitifs, qu’une petite fraction des mâles se retrouve placée du côté des femmes dans la répartition des tâches entre genres (schématiquement, cueillette, travaux des champs et garde des enfants pour les femmes, chasse et pêche pour les hommes) a pu présenter certains avantages comparatifs pour la survie du groupe (meilleure protection contre les prédateurs en l’absence des autres hommes partis à la chasse). Cette idée dérive de l’observation par les anthropologues de ce que la féminisation sociale des homosexuels masculins ou parfois l’identification explicite d’un troisième genre est un trait avéré de certaines sociétés pré-coloniales africaines ou américaines, souvent bien identifiable dans la langue. Ainsi, en wolof, les homosexuels masculins sont nommés « gor-digen », c’est-à-dire « hommes-femmes ».

c) il semblerait que les mères, tantes et sœurs d’homosexuels masculins soient des « super-femelles » plus fécondes que les sœurs d’hétérosexuels (probablement du fait de différences hormonales déterminées génétiquement) ce qui réduirait supprimerait le désavantage sélectif d’avoir au sein d’un groupe humain donné une petite sous-population masculine ne se reproduisant pas, voire même constituerait paradoxalement un avantage sélectif pour le groupe.

Pour ne pas mourir aussi idiots que le pape Bergoglio et autres adeptes des discours non-scientifiques à propos de l’homosexualité (psychanalyse incluse), voici quelques références mettant en évidence les divers points évoqués ci-dessus :

Sur la génétique de l’homosexualité, les premières études de corrélation statistique révélant une composante génétique de l’homosexualité masculine localisée dans la région q28 du chromosome X remontent aux années 1970-80 et elles on été confirmées et affinées depuis, voir par exemple :

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/8332896?dopt=Abstract

et plus récemment une étude plus large et identifiant plusieurs régions chromosomiques corrélées avec l’homosexualité masculine :

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/25399360?dopt=Abstract

Le rôle de l’épigénétique, opérant par le biais d’une action chimique sur l’ADN (méthylation des bases) et inhibant ainsi l’expression certains gênes, a été également mis en évidence :

http://www.sciencemag.org/news/2015/10/homosexuality-may-be-caused-chemical-modifications-dna

Concernant les influences biologiques pré-natales sur la détermination du genre chez les femmes,

l’exposition des fœtus féminins aux androgènes est un des facteurs jouant un rôle :

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/26833843?dopt=Abstract

 Cet article de vulgarisation de Scientific American rappelle que l’homosexualité existe dans toutes les cultures, et qu’elle est par exemple définie comme un troisième genre dans la culture des Zapotèques du Mexique; l’article pointe aussi une co-détermination génétique des tendances à l’homosexualité et à l’anxiété : https://www.scientificamerican.com/article/cross-cultural-evidence-for-the-genetics-of-homosexuality/

Ce dernier article traite de la sur-fécondité observées dans les lignées maternelles des homosexuels masculins : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3515521/

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