C'est le pétrole, stupide...

L'incohérence le dispute à la pusillanimité dans la politique du "camp occidental" au Proche-Orient, ce qui permet à Poutine de se présenter comme le seul à vouloir lutter sérieusement contre l'islamisme radical sunnite sans chercher à faire d'oiseuses distinctions entre la tendance Al Qaida-Al Nosra (soutenue par la CIA et Fabius sous le gracieux qualificatif oxymorique d' "islamistes modérés") et la tendance Daesh-Etat Islamique (soutenue en sous-main par la Turquie pour affaiblir les indépendantistes kurdes).

Certes Al Nosra fait officiellement partie des groupes classés (avec raison) comme "terroristes" par les Etats-Unis, mais entre ce que les Américains disent au niveau du Département d'État et ce que la CIA pratique sur le terrain, il y a une grosse marge (j'ai d'ailleurs mentionné la CIA et non pas le gouvernement américain dans son entier, mais c'est un jeu classique pour toutes les autorités gouvernementales de faire semblant d'ignorer ce que font leurs services spéciaux...)

Ce qui se passe en Syrie, mais aussi en Jordanie et en Turquie où se trouvent les camps américains d'entraînement des rebelles syriens, est assez loin des déclarations officielles: la CIA entraîne et équipe tout ce qui se présente comme "rebelle" anti-Assad sans trop chercher à vérifier les allégeances des dits rebelles (qui sont de surcroît floues et changeantes, ce qui facilite encore le double jeu des Américains, toujours très doués pour prétendre que leur bonne foi au service des "bons" aura été abusée par des "méchants" se faisant passer pour des "bons").

Quant à l'inénarrable Fabius il a déclaré publiquement que "Al Nosra faisait du bon boulot".

À un premier niveau d'analyse, il est évident que la Russie, de concert avec l'Iran et le Hezbollah, défend son allié traditionnel syrien qui lui fournit une base portuaire en Méditerranée, mais l'intervention russe commencée mercredi 30 septembre permet surtout à Poutine de faire d'une pierre trois coups:

1°) peser à nouveau de tout son poids dans les négociations sur l'après-Assad (qui finiront bien par s'engager un jour).

2°) démontrer le mélange d'incapacité et d'hypocrisie des puissance occidentales dans la lutte contre les islamistes en Syrie (et si au titre des dommages collatéraux, les Russes liquident au passage quelques conseillers militaires américains ou autres dont la présence aux côtés des islamistes "modérés" est une insulte au bon sens du point de vue des opinions publiques européennes et américaines, ce n'est pas cela qui va les inhiber, bien au contraire).

3°) affaiblir stratégiquement l'Arabie Séoudite et les autres pétro-monarchies sunnites, car la Russie (tout comme l'Iran, qui doit investir énormément pour relancer sa production) ont un besoin vital que les cours du pétrole remontent.

Il me semble que dans cette partie complexe, la véritable cible stratégique de la Russie est bel et bien l'Arabie Séoudite (et voir les groupes armés islamistes, donc la plupart ne sont pas des Syriens, être obligés de refluer vers l'est a de quoi inquiéter l'Arabie)  parce que son objectif n'est pas tant d'éliminer totalement les islamistes que d'obliger l'Arabie à cesser de casser les prix du pétrole.

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