L'Argentine des jours d'après (1/3: une étrange atmosphère de soulagement)

La victoire nette, quoique en retrait sur les primaires, d'Alberto Fernandez produit dans la société argentine une curieuse ambiance de décompression dans ces premiers jours post-électoraux, comme si les problèmes du pays avaient diminué d'ampleur.

La Droite avait déjà intériorisé sa défaite aux présidentielles et a pu fêter avec soulagement sa victoire dès le premier tour pour garder la mairie de la capitale. Parler, comme le font les médias dominants, de triomphe historique est cependant exagéré, car l'intégration du Radical Lousteau à la liste du maire sortant PRO Larreta garantissait d'avance la victoire à l'alliance Cambiemos. Aux élections précédentes, Lousteau, qui faisait alors liste à part, avait obtenu 25% des voix, mettant ainsi Larreta en ballottage (mais avec plus de 45% des voix au premier tour). Le total PRO+UCR est donc en recul de plus de 15%, ce que confirme indirectement le score de 35% obtenu par la liste para-péroniste dont c'est le meilleur score depuis quinze ans.

Le score de 40% obtenu par Macri à la présidentielle est honorable, mais là encore, il n'y pas de quoi s'extasier: depuis le retour de la démocratie, l'anti-péronisme (qui va de l'extrême-droite nationale-catholique au trotskisme en passant par les conservateurs, les libéraux, les socialistes et les radicaux) n'a jamais totalisé moins de 40% aux présidentielles.

Le sursaut macriste va créer des problèmes de gestion de sa succession: après la claque des primaires, beaucoup de jeunes et moins jeunes loups de la Droite comptait bien en être débarrassé mais Macri a clairement manifesté son intention de devenir le chef de l'opposition, mais il me semble peu probable qu'il y parvienne. Les exemples de Giscard et de Sarkozy chez nous, sans parler des présidents battus aux USA, montrent que le perdant d'une réélection ne peut espérer redevenir candidat à la charge suprême.

Contrairement à CFK, qui en 2015 avait snobé Macri au point de refuser de participer à la cérémonie de prise de fonction du nouveau président, Macri joue depuis le lendemain de sa défaite le jeu de l'alternance avec un soulagement visible, tant ses derniers dix-huit mois de mandat ont été pour lui un calvaire. Son objectif est maintenant d'entrer dans l'histoire comme le premier président non-péroniste à terminer normalement son mandat depuis le retour à la démocratie.

Dans cette phase de transition démocratique commençante, ses partisans les plus outranciers ont rapidement compris qu'il ne leur restait plus qu'à s'effacer du devant de la scène: la provocatrice mystico-délirante Elisa Carrio et le sécuritaire xénophobe Miguel Pichetto ont déjà démissionné de leurs mandats électifs.

Les turbulences économiques des dernières semaines avec le nouveau plongeon du peso ont paradoxalement provoqué un sursaut continuiste de l'électorat peu politisé en faveur du président sortant, sursaut favorisé par l'intense matraquage médiatique de la presse oligarchique sur le thème: « les péronistes reviennent, ça va être le chaos». En fait, le chaos est déjà là: comme on disait en France en 1968 "La chienlit c'est lui".

Les résultats province par province montrent que l'hostilité massive des producteurs ruraux au kirchnérisme n'a pas diminué, mais aussi que le ralliement tardif et peu enthousiaste de certains gouverneurs péronistes (qui avaient pris soin de se faire réélire antérieurement) n'a pas créé de dynamique supplémentaire en faveur de Fernandez. Dans les scrutins locaux qui avaient lieu simultanément dans la province de Buenos Aires, certains maires PRO de banlieue ont miraculeusement sauvé leur siège, démontrant ainsi que le clientélisme municipal n'est pas un monopole péroniste.

Plus globalement, ces élections ont fait ressortir un repli régionaliste de la part des provinces centrales les plus riches, similaire à ce que l'on peut observer en Catalogne espagnole. Ce repli identitaire se combine volontiers avec le classique discours droitier d'hostilité à l'assistanat que nous a copieusement servi notre Wauquiez national. C'est aussi un discours qu'on peut entendre dans les Cafés du Commerce de la Droite portègne lorsqu'elle parle des banlieues pauvres de la Capitale, en y mêlant également une bonne dose de xénophobie (surtout envers les Boliviens, Paraguayens et Péruviens; les Vénézuéliens réputés victimes du chavismo-madurisme sont exemptés de cet opprobre, mais on trouve quand même qu'ils sont vraiment trop nombreux). Le Macron qui nous parlait l'autre jour du tourisme médical des Géorgiens se fondrait aisément dans ce paysage.

Cerise sur le gâteau, on a pu observer une légère baisse de la fièvre verte mardi, grâce aux nouvelles limitations posées par la Banque Centrale sur les achats de dollars par les particuliers et aussi parce que de nombreux petits épargnants et patrons de PME ont eu besoin de revendre quelques dollars pour boucler leur fin de mois. Mardi, nos euros ne valaient plus que 64 pesos contre 71 la veille ! Cette détente temporaire sur le front du taux de change contribue à renforcer le sentiment d'apaisement des tensions politiques. Mais vu les énormes défis économiques et sociaux qui attendent l'Argentine, cela ne va pas durer...

En attendant que les difficultés commencent, comme disait notre Léon Blum, le soulagement des secteurs populaires de se voir enfin débarrassés de Macri et sa petite clique d'opérateurs financiers et celui des anti-péronistes d’avoir limité les dégâts restent les sentiments qui dominent.

 

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