L'Argentine des jours d'après (2/3: Les gouvernants passent et les problèmes restent)

Le changement de gouvernement aura malheureusement peu d'impact sur les problèmes structurels du pays.

De passage à San Telmo pour voir au MACBA l'exposition consacrée à Tomasello et Espinosa, j'ai fait une halte à l'emblématique café de la place Dorrego auquel j'avais consacré ce billet-ci antérieurement.

Luis TOMASELLO Objet plastique Nº 687 (1990) Luis TOMASELLO Objet plastique Nº 687 (1990)

Les employés continuent d'occuper les lieux et de faire fonctionner le café en finançant les achats de consommables, mais leur projet de reprise officielle de l'activité sous forme de coopérative est au point mort. J'ai bavardé avec un des serveurs, un peu surpris qu'avec mon accent français je sois au courant de leur situation et de leur projet, et il m'a expliqué que le précédent exploitant du café devait toujours non seulement trois mois de salaire aux sept employés mais aussi trois mois de loyer au propriétaire. Pour l'instant, ils n'ont pas été expulsés, malgré leur occupation illégale des lieux, mais leurs tentatives de négocier avec le propriétaire ne progressent pas et ils soupçonnent qu'une opération immobilière soit en préparation.

En plus des nombreuses fermetures de commerces et de PME et de l'omniprésence du travail au noir dans les secteurs habituels (restauration, construction...), il y a quantité de situations comme celle-ci en Argentine, où des travailleurs tentent de survivre au jour le jour dans des espaces précaires qui sont autant de no man's lands légaux.

Recréer des emplois stables pour réduire la misère et la précarité sera le grand défi des prochaines années en Argentine.

En effet, l'agro-industrie intensive et les industries d'extraction énergétique et minière qui étaient censées constituer les fers de lance de l'économie volontairement reprimarisée par les néo-libéraux au pouvoir ces quatre dernières années sont trop peu créatrices d'emplois par rapport à la démographie argentine et en Argentine comme en France, la désindustrialisation a atteint un niveau critique.

Lors de sa longue campagne de terrain dans la province de Buenos Aires, Kicillof a recensé bon nombre de PME des secteurs de la mécanique ou du textile, y compris dans des zones considérées comme à dominante rurale, et il pense que c'est en revitalisant cette base fragilisée par la crise que l'on pourra relancer de l'activité industrielle. C'est une idée intéressante, mais Kicillof me paraît assez isolé au sein de la nouvelle configuration gouvernementale.

Le gros problème de l'Argentine qui ne peut que devenir plus aigü dans les prochaines années est que son modèle dominant de développement, repris de manière acritique par les kirchnéristes comme par les pétistes au Brésil, est en voie d'obsolescence rapide, car à contre-courant des évolutions requises par la crise environnementale et les désordres climatiques: si la monoculture céréalière à base d'OGM glyphosatés, la surpêche concédée aux pays asiatiques dans l'Atlantique sud, l'expansion des mines à ciel ouvert et l'exploitation du pétrole de schiste de Vaca Muerta devaient rester ses principales sources de devises fortes, l'Argentine ratera le grand tournant écologique qui s'amorce partout ailleurs.

Les problèmes macro-économiques de moyen terme (remboursement de la dette, contrôle de l'inflation, remise à flot des services publics...) ne pourront se résoudre durablement sans une relance économique et une réforme fiscale qui prennent en compte ces nouvelles contraintes. De ce point de vue, le projet de Fernandez d'investir 28 milliards de dollars dans le pétrole de schiste de Vaca Muerta ne va pas dans le bon sens,

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