L'Argentine des jours d'après (3/3: le péronisme n'existe pas)

De mon point de vue, c'est l'illusion de l'existence d'une entité politique intégrée appelée péronisme que les dernières élections ont dissipée.

Marcel Duchamp, de passage ici dans les années 40, avait affirmé que « Buenos Aires n'existe pas », exprimant par cet aphorisme l'improbabilité de cette grande cité d'apparence européenne implantée à l'autre bout du monde.

Marcel DUCHAMP - Collection MALBA Marcel DUCHAMP - Collection MALBA

De mon point de vue, c'est l'illusion de l'existence d'une entité politique intégrée appelée péronisme que les dernières élections ont dissipée.

En premier lieu, parler de péronisme après Peron est comme parler de gaullisme après De Gaulle ou de stalinisme après Staline. Il en subsiste certes des habitus et certains schémas de pensée, mais la capacité motrice proprement politique de ces systèmes construits par et pour des figures d'hommes providentiels s'épuise très vite après leur mort. Il subsiste aujourd'hui en Argentine un péronisme-zombi qui a aussi peu de rapport (et c'est heureux) avec la démocrature que fut le premier péronisme qu'avec le chaos sanglant à quoi aboutit le second.

En France, Chirac puis Sarkozy ont longtemps entretenu la fiction d'un parti étiqueté gaulliste qui n'aura conservé de l'original que sa beaufitude franchouillarde, sa mentalité clanique et ses pratiques barbouzardes.

De la même manière, Menem, principal instrument de la corruption néo-libérale, puis les Kirchners, organisateurs de la prédation clientélaire de l'Etat par le biais de la cartélisation des travaux publics (cartélisation dont du reste une bonne part leur pré-existait), ont entretenu par commodité politique la fiction d'une continuité du péronisme. Une ultime tentative, lors du second mandat de CFK, de faire revivre l'hégémonisme péroniste s'est exprimée par la tentation d'un troisième mandat présidentiel, mais cette manoeuvre a rapidement échoué.

Ce qui se dessine aujourd'hui est une nouvelle forme d'équilibre institutionnel entre une opposition unifiée (PRO+UCR+Péronistes de droite) ayant conservé ses places fortes (le PRO seulement dans la capitale et l'UCR ou les péronistes anti-kirchnéristes dans les quelques provinces qui pèsent économiquement et/ou démographiquement: Mendoza, Cordoba, Santa Fe.)

Il suffit de regarder ce que fut l'attitude de De La Sota et Schiaretti depuis une dizaine d'années et les scores obtenus par Macri à Cordoba pour se rendre compte que le discours convenu de l'unité retrouvée de tous les Péronistes est un conte pour enfants digne de la Bibliothèque Rose.

Fernandez a saisi l'occasion d'une photo de famille autour du peu recommandable gouverneur Manzur de Tucuman pour esquisser sa stratégie de gestion du pouvoir: il s'agira de renouveler le compromis géographique issu des tensions  (résolues en des dizaines d'années de guerres civiles) entre les unitaires et les fédéralistes, tensions prenant aujourd'hui la forme d'un grand écart entre un centre d'inspiration kirchnériste et réformiste globalement progressiste et une périphérie caudilliste conservatrice et prébendière voire carrément mafieuse.

D'ailleurs, les représentants du péronisme-zombi ne manquaient pas sur la photo: des personnages comme Manzur, Insfran, Zamora ou Casas symbolisent hélas fort bien cette nécessité du compromis géographique. L'absence de Kicillof (représenté par sa vice-gouverneure Magario) me paraît également révélatrice de la fragilité de cet attelage. Face à ce  réveil des morts-vivants alignant tous les imprésentables du paléo-péronisme des provinces, il faut souligner le retour au premier plan (dans le quatuor que Fernandez a chargé de négocier la transition) de Gustavo Beliz qui osa dénoncer publiquement sous Nestor Kirchner les agissements de Stiuso, le patron des services secrets, aussi nuisible et inamovible que Edgar Hoover aux USA.

L'autre pilier traditionnel de l'hégémonisme péroniste, à savoir la bureaucratie syndicale cégétiste était également bien représentée sur la photo, mais elle aussi est en perte de vitesse. L'autonomie croissante des mouvements sociaux dans les quartiers populaires et la combativité du syndicalisme rival de la CTA ne permettront pas à Fernandez de bénéficier du moindre état de grâce. L'impatience sociale va continuer de s'exprimer bruyamment et la crise chilienne donne des idées aux militants les plus décidés à obtenir une rupture franche avec la politique néo-libérale de Macri.

Banderole de soutien au Chili - Buenos Aires, métro Ligne D à Congreso de Tucuman Banderole de soutien au Chili - Buenos Aires, métro Ligne D à Congreso de Tucuman

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