La prochaine guerre nucléaire sera (au moins) bilatérale

La première et jusqu'ici la seule guerre nucléaire fut celle que livrèrent unilatéralement les Etats-Unis contre le Japon en 1945. La prochaine serait très probablement bilatérale... au mieux

Le bombardement de Hiroshima et Nagasaki fut un des nombreux crimes de guerre étatsuniens restés impunis à ce jour, mais à moins qu'Israël et les Américains ne décident de monter une opération contre l'Iran en mettant en oeuvre des armes nucléaires tactiques, il n'y aura plus jamais de telles actions unilatérales, car la possession d'armes nucléaires stratégiques par un certain nombre de pays potentiellement en conflit les uns avec les autres rend l'usage en premier de telles armes extrêmement risqué.

Ceci ne veut pas dire qu'une guerre atomique bilatérale soit devenue rigoureusement impossible; les protagonistes les plus probables d'une telle catastrophe sont présentement les USA et la Chine.

La politique d'expansion militaire de la Chine en Mer de Chine s'appuyant sur l'occupation illégale des îles Spratleys (cf. ce précédent billet) et les récentes déclarations de Xi Jin Ping menaçant Taïwan d'une intervention militaire en cas de proclamation d'indépendance de cette "province rebelle", ultime refuge des nationalistes anti-communistes de Tchang-Kaï-Tchek après la victoire des communistes en 1949, qui resta longtemps une dictature mais devenue par la suite un régime démocratique, montrent que la montée des tensions se poursuit dans cette région.

Les opérations navales des flottes américaines et britanniques à l'intérieur de l'archipel des Spratleys (que les Chinois nomment îles Nansha et considèrent comme faisant partie de leur domaine maritime) font courir le risque qu'une provocation venant d'un côté ou de l'autre (par exemple une manoeuvre d'intimidation se terminant par un abordage ou un éperonnage) ne dégénère en un affrontement armé débouchant finalement sur une guerre nucléaire.

Un article publié dans Foreign Affairs par Caitlin Talmadge, professeur à Georgetown University, sous le titre de "China's nuclear option" et sous-titré "Why a US-Chinese War Could Spiral Out of Control" propose un scénario basé sur une invasion militaire de Taïwan par le régime de Pékin, déclenchant une riposte américaine par des moyens classiques.

Talmadge explique que compte tenu des méthodes de bombardement massif appliquées habituellement par les USA (par exemple, au démarrage de la guerre d'Irak) pour s'assurer d'une suprématie opérationnelle décisive, les Chinois, dont les armes nucléaires (sous-marins et missiles terrestres) sont intégrées avec leurs systèmes d'armes conventionnels et indistinguables de ceux-ci, n'auraient pas d'autre choix que de riposter nucléairement si une fraction significative de leur armement nucléaire (ils n'ont que 4 sous-marins dans leur force nucléaire stratégique) venait à être détruite par une attaque américaine (par exemple, combinant des bombardements terrestres des zones côtières par des missiles de croisière avec l'action de sous-marins d'attaque et de porte-avions).

D'un point de vue chinois, le point de départ du scénario envisagé par Talmadge peut être inversé: une attaque conventionnelle de leur base des Spratleys par les Etats-Unis se drapant (pour une fois !) dans la légalité internationale, me semble au moins aussi plausible qu'une attaque chinoise contre Taïwan, et serait suivie d'un emballement pouvant mener au même résultat catastrophique. Et comme lors du déclenchement de la Première Guerre Mondiale en Europe, le jeu des alliances pourrait y impliquer l'Europe Occidentale, la Corée et le Japon d'une part, et la Russie et la Corée du Nord d'autre part.

Il faut se souvenir qu'il y a deux ans, l'alors secrétaire d'Etat Rex Tillerson, avant même l'arrivée de Trump à la présidence avait évoqué devant le Sénat l'option de chasser militairement les Chinois des Spratleys (voir ici).

Bref, si jamais Trump, cerné par ses affaires russes, pensait n'avoir plus d'autre d'autre choix que de tenter une fuite en avant en lançant son pays dans une nouvelle aventure guerrière, ou si le néo-président à vie Xi Jin Ping décidait d'asservir l'île rebelle parce qu'elle donne potentiellement aux Chinois du continent des envies de secouer le joug d'un parti unique à la fois cyber-stalinien et hyper-capitaliste, l'année 2019 risquerait d'être une année intéressante (au sens de la vieille malédiction chinoise: "Je vous souhaite de vivre une époque intéressante").

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