Les vraies raisons de la sortie américaine du traité INF

Derrière la décision du gouvernement américain de sortir du traité de limitation des missiles de portée intermédiaire (entre 500 et 5000 km) il y a trois inquiétudes qui vont bien au-delà des accusations lancées contre la Russie.

Derrière la décision du gouvernement américain de sortir du traité de limitation des missiles de portée intermédiaire (entre 500 et 5000 km) il y a trois sources d'inquiétude qui vont bien au-delà des accusations lancées contre la Russie, même s'il est vrai que les missiles de croisière Kalibr développés depuis quelques années par la Russie avec des charges conventionnelles et expérimentés, à grands sons de propagande, contre l'Etat Islamique en Syrie, pourraient être équipés de têtes nucléaires, ce qui les ferait tomber dans la catégorie des armes dont le déploiement est interdit par le traité INF, tout comme le nouveau système anti-missile récemment déployé par les USA (car dans ce jeu de poker menteur, aucun des deux partenaires n'a complètement respecté ses engagements au titre du traité INF.)

Première source d'inquiétude: le jeu bipolaire traditionnel entre la Russie et les Etats-Unis est perturbé par la montée en puissance militaire de la Chine (une des justifications de la Russie pour développer de nouveaux systèmes d'armes est d'ailleurs la menace chinoise, en plus du déploiement récent d'un système anti-missile par les Etats-Unis).

Deuxième source d'inquiétude: comme je l'ai relevé il y a quelques semaines dans un précédent billet, le risque d'un dérapage vers l'usage d'armes nucléaires dans le cadre d'une confrontation sino-américaine se situe en Mer de Chine, plus précisément dans l'archipel des Spratleys et autour de Taïwan, et sur un tel théâtre d'opération, très proche de la Chine continentale, ce sont justement des missiles de portée intermédiaire qui seraient mobilisés en premier lieu; sortir maintenant du traité INF permettra donc aux Américains de renforcer leurs moyens dans cette perspective.

Troisième source d'inquiétude: le petit retard pris par les Américains sur les Russes (et peut-être aussi sur les Chinois) dans le développement de missiles de croisière hypersoniques (capable de voler à Mach 5 et plus, comme le missile anti-navire Tsirkon que les Russes ont commencé à tester il y a plus de deux ans et qu'ils prévoient de déployer d'ici un an ou deux) les conduit à durcir brutalement leur posture contre ce qu'ils perçoivent comme une atteinte à leur domination stratégique absolue, de la même façon que le retard pris par les entreprises américaines par rapport aux Chinois Huawei et ZTE, d'une part, et aux Européens Nokia et Ericsson, d'autre part, dans le développement des systèmes d'infrastructure du futur réseau mobile 5G a provoqué très récemment des actions judiciaires à l'encontre de Huawei, considéré comme le concurrent le plus dangereux de l'industrie américaine.
En effet, à vitesse hypersonique, un missile visant une cible située entre 500 et 1000 km de distance peut l'atteindre en 5 à 10 mn, ce qui rend plausible le scénario d'une attaque-éclair par des missiles de croisière et va obliger tous les acteurs à repenser l'ensemble des systèmes d'alerte avancée et de riposte en cas d'attaque (y compris la mise en oeuvre, avec tous les risques que cela comporte, de systèmes entièrement automatiques de riposte sur alerte).

Les Russes se sont d'ailleurs empressés de répliquer à la sortie unilatérale du traité INF par les USA en prenant une décision équivalente, moyennant quoi aucun obstacle relevant de la légalité internationale, qu'elle soit bilatérale ou multilatérale, à laquelle ils sont, malgré leurs propres excursions en Crimée et ailleurs, globalement un peu plus attachés que les Etatsuniens, ne les empêche désormais de munir leurs propres missiles Tsirkon de têtes nucléaires...

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