Parlez-vous le Cristina ?

Un échantillon d’expressions populaires passées de mode, incluant celles qui apparaissent sporadiquement dans les discours de l’ex-présidente Cristina Fernandez de Kirchner.

Avec l’aide du Diccionario Lunfardo (le DL) de José Gobello pour préciser les étymologies les plus bâtardes, je vous ai traduit dans ce petit dialogue imaginé par la plume farceuse de Hugo Soriano (publié ce jour dans Pagina/12) tous les mots mis en italiques dans le texte original et qui sont soit du lunfardo (l’argot de Buenos Aires) soit de l’espagnol des registres familiers et populaires, plus quelques autres que l'auteur suppose connus de ses lecteurs, mais qui sont loin de la langue standard:

Cuanto hace que no lo veía por acá, ¿Que pasa? ¿ ya no tiene biyuya (pognon, fric ; on trouve aussi viyuya ; d’après le DL il s’agit d’un croisement entre le piémontais ‘bëgicuia’ et l’espagnol ‘billete’) ni para tomarse un feca (verlan de ‘café’) ?, me dice Osvaldo, el mozo , apenas me ve entrar al bar.

--¿Biyuya?, ¿que significa eso?, le pregunto sabiendo que se viene una respuesta canchera (dérivé de ‘cancha’ terrain de jeu et plus particulièrement de football ; il s’agit au départ de qualifier le ton assuré voire prétentieux des supporters de foot ; une autre expression courante en Argentine est « embarrar la cancha » qui en politique signifie « créer de la confusion pour noyer le poisson ») de su parte.

--No se haga el pendex (réduction de ‘pendejo’ signifiant ‘petit con’, ‘trou du cul’ ; le sens littéral espagnol est « poil pubien ») querido, que seguro su viejo la decía. Tener biyuya o no tener, era tener plata o ser un seco. (comme en français « être à sec », fauché, sans argent ; une autre expression populaire ancienne que je n’ai encore jamais entendue dans la bouche de CFK est « estar pato » (avoir les poches de côté du pantalon sorties pour montrer qu’elles sont vides, ce qui fait ressembler la silhouette du fauché à un canard)

--Es cierto, concedo, es cierto.

--Bueno, no se preocupe que en este bar el café todavía no aumentó. Eso sí, es marca Pindonga. (marque de qualité inférieure ; son usage récent par CFK a provoqué une polémique)

--Ahora me explico, ¡usted también con en el tema de las palabritas...!

--¡Y cómo!, esa mujer cada vez que dice algo arma un despiole (agitation, désordre, pagaille ; c’est une variante italianisée de ‘despelote’ ; je me souviens avoir bien fait rire un vieil argentin en employant le mot ‘despelote’ lors de mon premier voyage là-bas il y a trente ans) bárbaro.

--Es cierto Osvaldo, habla Cristina y hay batifondo (conflit, confrontation ; d’après le DL ce mot vient de l’italien dialectal ‘battifondo’ ; au sens original argentin (début du 20ème siècle), c’était un jeu qui consistait à parier sur qui serait le vainqueur d’une partie de billard) siempre.

--¡Batifondo!, veo que se engancha enseguida en los desafíos, esa tampoco se usa más y me la había olvidado. ¡Que despiporre! (confusion, désordre ; d’après le DL le mot vient de l’andalousisme ‘despiporren’ qualifiant la meilleure partie d’une chose ; il semble donc s’agir d’une acception produite par antiphrase) El domingo vino mi hijo, el Beto, a casa, con Luciana, su pareja, y estuvimos entretenidos con el vocabulario pasado de moda. En realidad les di cátedra ("dar catedra" c'est faire un cours; selon le DL, en lunfardo, "la catedra" désigne la communauté des turfistes), porque ellos no cazaban una, y Olga, mi mujer, se destapó con unas cuantas.

--En cambio yo le puedo dar cátedra a usted --me agrando--, así que no me desafíe porque jugando a esto hago roncha (s’agiter, faire du bruit ; ce mot ne figure pas dans le le DL ; c’est probablement une déformation populaire de ‘ronca’, ronflement), y si pierde se va a tener que ir a Berlin (faire amende honorable ; accepter des gages suite à un pari perdu ; pas dans le DL), mientras pienso las tres prendas que deberá cumplir.

--¿Pero usted se piensa que soy un otario ('un naïf', 'un cave' en argot français des années 1920-1960, quelqu’un qui n’appartient pas au milieu des délinquants et qui est de ce fait une victime potentielle d’arnaques diverses ; ce mot est souvent employé par Carlos Gardel et autres auteurs de tangos; c'est une flexion masculine de 'otaria', l'otarie symbolisant la stupidité) ? Tendré busarda (« tener busarda » c’est avoir du bagout, de la tchatche ; de l’italien ‘bugiarda’ menteuse, désignation argotique de la bouche), pero no soy un cacatúa (un cacatoès ; une personne qui parle sans arrêt, qui répète tout ce qu’elle entend) ni un pelafustán (médiocre ; personne sans ressources ; pas dans le DL ; littéralement, quelqu’un qui n’a pas les moyens de se payer des vêtements neufs et qui donc pèle sa futaine : « pela fustan ») cualquiera. Ayer entró un papanatas (pas dans le DL ; voir plus bas ‘paparulo’) que se quiso zarpar conmigo. Pedazo de alcornoque (au sens propre, chêne-liège, au sens figuré andouille, idiot ; le sens figuré vient sans doute de la légèreté du liège qui se laisse emporter au gré du courant, d’où l’idée d’une personne facile à manipuler ; ce mot venant directement de l’espagnol populaire, il ne figure pas dans le DL ), casi que le doy un tortazo (comme en français « une grande tarte » pour 'une gifle', 'un soufflet') al pelandrún (un misérable, un imbécile, un minable ; d’après le DL, qui donne aussi la variante ‘pelandra’ ce mot vient du gênois ‘pellandron’ paresseux). Conmigo nadie se va a hacer el cocorito (diminutif de l’espagnol ‘cocora’, personne prétentieuse, importune ; renvoie évidemment au cri du coq). Creía que le tenía cuiqui (déformation de cuicui ; ce cri de petit oiseau a pris le sens figuré de ‘peur’) el paparulo (idiot, imbécile ; selon le DL croisement de l’espagnol ‘paparote’ et du lunfardo ‘chitrulo’ transcrivant l’italien ‘citrullo’ citrouille ; cf. ‘une courge’ en français du midi pour désigner une personne à l’intelligence limitée). En cambio usted es medio carcamán (de pauvre allure, s’emploie surtout pour les vieillards ; a aussi le sens d’une personne qui ne se mouille pas dans un débat, qui évite les confrontations), aunque le reconozco que siempre está en la pomada (‘estar en la pomada’ c’est être au courant, être ‘branché’ comme on disait chez nous dans les années 80, être mieux informé que les gens ordinaires ; originellement, ‘la pomada’ c’est aussi les gens à la mode, et l’expression a été parfois utilisée en un sens péjoratif pour moquer une allure précieuse, voire efféminée ; « ser de la pomada » c’est faire partie des gens qui affichent volontiers leur prospérité économique, par référence aux jeunes gens qui autrefois sortaient avec les cheveux soigneusement gominés ou brillantinés, cf. le terme péjoratif ‘gommeux’ en français ; dans ce sens, on a vu au début des années 2000 apparaître puis disparaître l’anglicisme « estar fashion » et son augmentatif « estar re-fashion » ; l’emploi d'une expression obsolète comme « de la pomada » est devenu un marqueur de ringardise : dans un dialogue entre le chat de bande dessinée Gaturro et sa dulcinée Agatha, celle-ci répondait « re-fashion » lorsque Gaturro se vantait d'appartenir à « la pomada »).

Me asombra la habilidad de Osvaldo para armar una historia con tantas palabras en desuso, pero disimulo y le sigo el juego.

--No me joda, garzón (gamin ; c’est un mot espagnol ancien, dérivé du français ‘garçon’ ; il n’est pas dans le DL), no me joda, que no está hablando con cualquier mequetrefe (freluquet, gringalet ; espagnol familier, pas dans le DL) , y no me haga poner chinchudo (dérivé de l’espagnol ‘chinche’ coléreux, énervé ; selon le DL ‘chinche’ désigne par extension une maladie vénérienne) porque tengo mucha boite (du français ‘boîte’ au sens de discothèque, boîte de nuit ; « tener  boite » c’est avoir beaucoup d’expérience de la vie, en particulier des femmes ; dans le même esprit, on a l’expression « tener calle » et l’expression antonyme « te falta calle »). A más de uno le agarró un patatús (une patate, un coup ; désigne aussi le fait de se sentir mal, d’avoir un problème de santé ; ce mot dérive probablement d’une fusion du français ‘patate’ et de l’anglais ‘potatoes’ ; pas dans le DL) luego de pelearse con este petitero (dérivé du français ‘petit’ probablement via 'petimetre' ; selon le DL,  'petiteros' était le surnom donné dans les années 50 les jeunes bourgeois habitués du "Petit Café" ;  à Buenos Aires plusieurs cafés chics avaient des noms français: "Le Petit Colon" sur la place Lavalle ; il existait aussi "Le Petit Paris" au débouché de l'Avenue Santa Fe sur la Place San Martin; il a disparu il y a une dizaine d'années) . No se haga el fesa (idiot, con ; d’après le DL, ce mot vient de l’italien populaire ‘fesso’ ; ‘fessa’ désignant la vulve) y anote. De pichón (‘petit enfant’, ‘gamin’ ; au sens propre ‘pigeonneau’ en espagnol) estuve en cafúa (en prison, en taule ; selon le DL vient du portugais ‘cafua’ signifiant ‘caverne’, ‘tanière’ ; cf l’expression‘au trou’ en français) y ahí se aprende mucho. Ningún pelandrún sobrevive en esos borbollones (déformation de ‘borbotones’, tourbillons), y cuando se arma el zafarrancho (bagarre ; cf. l’expression espagnole « zafarrancho de combate » = « branle-bas de combat ») y cualquier botarate (gaspilleur, panier percé ; du verbe ‘botar’ jeter dehors) camandulero (fourbe, hypocrite, faux-cul) se quiere hacer el cuco (le premier sens à partir de l’espagnol serait : « faire le malin, jouer les rusés » ; car le ‘cuco’ en espagnol c’est le coucou, l’oiseau rusé qui pond ses œufs dans les nids des autres oiseaux, mais c’est aussi l’ogre des contes de fées ; « hacerse el cuco » a donc ici plutôt le sens de « faire le méchant, jouer les durs ») hay que saber plantarse y nada de hacerse el fifí (synonyme de petimetre’ (du français « petit maître », pour désigner un garçon peu viril, voire efféminé ; selon le DL vient du français ‘fifils’ ; cf. l’expression populaire française « le fifils à sa maman »). Sinó, sos mortadela (être réduit en bouillie, comme la viande que l’on utilise pour préparer la mortadelle ; il existe aussi l’expression « ser boleta » « être un bulletin, un faire-part [sous entendu de décès] » pour « se faire liquider »). Y ni le cuento si uno es medio batilana (mouchard, dénonciateur ; selon le DL vient du nom propre italien Battilana, en connexion avec le lunfardo ‘batir’, moucharder, dénoncer).

--Mire Don, yo no tendré boite ni cafúa, pero nunca planché (faire tapisserie ; littéralement faire la planche, mais aussi repasser du linge) en los bailes, y cuando iba al biógrafo (« ir al biografo » = « aller au ciné » ; existe aussi l’expression « hacer biografo », « faire son cinéma ») con alguna pebeta (une ‘môme’, une ‘minette’, une ‘nénette’ ; un mot très courant dans les tangos de la grande époque ; le masculin ‘pebete’ désigne aussi une variété de pain brioché) a la que le arrastraba el ala (courtiser ; littéralement, entraîner par le bras), era muy rápido para arrimarle el bochín (faire tourner la tête ; existe aussi l’expression « arrimar la chata » pour désigner les travaux d’approche). Me ponía los vaqueros (littéralement, « les vachers » ; ancienne désignation métonymique des jeans, les pantalons des cow-boys) que me quedaban un kilo y dos pancitos (« qui m’allaient super bien »). Para tirifilos (‘dandys’, ‘gandins’) había otros, los que siempre se quedaban papando moscas (comme en français, « gobant les mouches », au sens de rester sans rien faire) mientras yo hacía pelito pa' la vieja (« s’approprier le bien d’autrui »). Siempre fui un gavilán (un ‘Don Juan’, un ‘séducteur’ qui tourne autour des femmes comme un oiseau de proie, le sens propre étant ‘épervier’), y así como me ve salí, con unos minones (augmentatif de ‘mina’, une ‘minette’, une ‘pépée’ ; une « mina de barrio » c’est ce que l’on appelle à Marseille une ‘cagole’) bárbaros. Nunca un bagarto (une ‘grosse’, un ‘boudin’ ; peut-être à rapprocher de ‘bagayo’ = ‘baluchon’), ni un bagre (une fille moche, un trumeau, une sous-tasse ; selon le DL, le sens premier est ‘estomac’) . Jamás me achanché (« se laisser aller », « rester oisif », comme un cochon (chancho) dans sa bauge) en el levante (la drague, cf. l’expression française « lever une minette ».)

--Ehh... Osvaldo: “bagre, “bagarto”, esas palabras no van más. No las diga ni en chiste porque son ofensivas.

--Bueno, jefe, está bien. Son costumbres que cuesta sacarse de encima. El Beto (diminutif de ‘Humberto’ ; dans la langue populaire, comme en français, on ajoute volontiers l’article défini devant le prénom : « le Marcel, y veut plus aller à l’école ») Luciana y Olga también me retan, a veces no entiendo una garompa (une ‘merde’ ; utilisé comme interjection est aussi synonyme de « Que dalle ! » ; ici on pourrait traduire "no entiendo una garompa" par "j'y entrave que dalle" pour respecter à la fois le registre d'expression et la désuétude de l'expression) con tantos cambios juntos en tan poco tiempo. Ya iré mejorando porque no soy un botarate.

--No, Osvaldo, claro que no lo es. Usted es morrocotudo (adjectif nominalisé : un ‘costaud’ ; pas dans le DL), pero este café es una garompa, y yo quería uno de rechupete (quelque chose de délicieux, l’idée est : « à s’en pourlécher les babines » car un ‘chupete’ c’est une tétine de biberon, ou une sucette).

--No sea babieca (nigaud, bêta), hombre, al final parece un pituco (un élégant, un frimeur) cualquiera. Mucha boite, mucha cafúa, y es un cajetilla (le DL donne ‘caretiya’ par métathèse de « jaquetilla » bourgeois portant jaquette ; il y a aussi la possibilité d’un jeu de mot avec ‘cajeta’ désignant le sexe de la femme) más. Para kakeros (pauvres, minables ; nom d’un groupe de variétés) en este barrio sobran. No creo que sepa ni lo que es un piringundín ("un lieu de plaisir" ; vient du français 'périgourdin' ; selon le DL qui donne aussi la variante ‘peringundin’ c’est aussi le nom d’une danse italienne). El café es tomable, aunque a la máquina se le rompió un cuchuflito (un bitoniot, un petit truc, un bidule; autre mot utilisé récemment par CFK) que no se consigue.

--No se haga el chúcaro (sauvage, brute), que este bar de morondanga (en désordre, de bric et de broc) al final es un cocoliche (un italien ridicule ; Cocoliche était un personnage comique récurrent des ‘saynetes’ portègnes du début du 20ème siècle qui parlait un jargon mêlant l’espagnol et l’italien). Vaya, vaya y traigamé el cusifai (le DL donne le sens de ‘personne indéterminée’, le dérivant de l’italien « cosi fai ? » ; l’Argentin utilise plus souvent ‘fulano’ là où il y a ‘Untel’ en français ; il me semble inadéquat dans le contexte) para limpiarme, que me manché la camisa con ese bodoque (bouchon, bûche ; ici le sens est d’un aliment indigeste, trop lourd) de medialuna que me dio. Era un bofe (un morceau de mou, de poumon ; de la nourriture pour chats)

--No me dé órdenes gandul ('fainéant', 'bon à rien' ; cf. 'glandu' en français), ni se haga el camandulero ('canaille', 'hypocrite', 'menteur'). Cusifai no tengo, pero lo que tengo es un pendorcho (truc, bidule ; le DL indique que le sens a évolué depuis les années 60 pour désigner plus fréquemment le sexe masculin et les testicules, sans doute par attraction phonétique de 'pendejo') que a lo mejor le sirve. Fetén, fetén (interjection signifiant Super ! Excellent!)

--Se me hace tarde, así que me doy por vencido.

--Me alegro que reconozca mi talento, cachivache (pauvre type ; sens premier : vaisselle, ustensile de cuisine), al final el que se va a Berlin es usted. Pero ojo, si se cruza con Cristina, ya que trabaja en los medios, digalé que antes de los próximos discursos hable con este mozo. Yo no soy su festejante (fêtard), pero Cristina es un churro (beignet en forme de cylindre cannelé, délicieux roulé dans la sucre en poudre quand il sort de la friture ; je recommande ceux du café Tortoni ; par extension, qualification appréciative d’une personne ; la malice de l'auteur consiste ici à utiliser 'churro' à propos de Cristina alors que les Kirchners sont couramment qualifiés de 'chorros' (voleurs) par leurs adversaires). Luciana y el Beto no pierden las esperanzas de que le ponga el voto. Y a lo mejor les doy el gusto a los pibes ('les gosses', 'les jeunes' ; un tango de Canaro a pour titre "No pibe"), que no son ningunos peleles (pantins, mannequins; autre qualification péjorative du registre populaire que CFK employait fréquemment à propos de ses adversaires politiques)Pero antes de irse deje algunos morlacos (pesos, billets, monnaie ; le DL indique une origine incertaine ; on peut envisager une connexion avec l’argot français ‘morlingue’ désignant ‘la bourse’, ‘le portefeuille’, qui viendrait de l’ancien français ‘morlain’ ; à relier à la ‘mornifle’ signifiant l’argent en argot ancien) para el mozo, que los tiempos están difíciles y el hombre anda flojo de tarasca (le DL donne ‘animal monstrueux’ dérivant du français ‘tarasque’ ; en espagnol, a pris le sens dérivé de ‘mégère’ , ‘harpie’ ; ici, il y a probablement une confusion de l’auteur (ou une coquille de photocomposition) avec l’italien ‘tasca’ = ‘poche’; qui figure dans le DL ; « flojo de tasca » indiquant alors des poches vides; en italien, "un livre de poche" se dit 'un tascabile')

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