Les Plébéiens : un roman de l’Argentine réelle

Ce premier roman paru au début de l’année (mais situé approximativement en 2012 pendant l'hiver austral) éclaire le fonctionnement au quotidien de l’Argentine qui travaille.

C’est un roman pas très long (150 pages, découpées en une vingtaine de chapitres) avec une structure narrative classique : un récit postérieur chronologique de type hétérodiégétique. La focalisation externe sur les discours et actions des personnages sans longs développements sur leurs états d’âme ou leur vie intérieure lui donne une allure de constat descriptif fort bienvenue dans un paysage littéraire trop souvent dominé, en Argentine comme chez nous, par des auto-fictions nombrilistes ou de énièmes resucées de proses petites-bourgeoises alourdies de tout un fatras psychanalytique.
Il s’agit d’un récit appartenant au genre peu développé en France (mais paraît-il très répandu au Japon) du « roman d’entreprise » c’est-à-dire d’un récit dont l’intrigue se développe dans un milieu professionnel et où les relations de travail au quotidien constitue l’armature sur laquelle se développent les relations inter-personnelles des différents personnages. En France, il ne me vient à l’esprit que quelques exemples déjà anciens de ce type de roman : le premier roman de M. Houellebecq Extension du domaine de la lutte (qui était aussi un remarquable roman à thèse paru chez Nadaud en 1994) situé dans le milieu des sociétés de sous-traitance informatique, et le moins connu La Nuit où Gérard retourna sa veste de G. Lederer (publié par Fayard en 2001), qui se déroule dans une usine de production aéronautique (qui ressemble beaucoup à ce qu’était l’usine SNECMA de Villaroche.) On pourrait, en remontant aux années 70 ou 80, évoquer aussi L'Imprécateur de R-V. Pilhes (prix Femina en 1974) ou Le Burelain de Richard Jorif, mais où l'entreprise ne sert que de fond de décor à des intrigues dont le propos est autre.
Les Plébéiens du titre sont Ignacio dit Nacho et Eleonora dite Ele deux jeunes employés d’une PME de la confection (l’autrice, qui a la soixantaine, a travaillé pendant des années dans ce secteur et cela donne de l’authenticité à son récit, qu’il s’agisse des détails techniques sur les qualités de tissus et la fabrication des vêtements, la gestion des relations de sous-traitance ou les mécanismes de fraude à l'import-export via l’arrosage des employés de la douane.)
Nacho et Eleonora font donc tourner la PME Horse au profit de Don Rodolfo, un patron paresseux et absentéiste (Rodolfo, c’est l’Arlésienne, car pour toute la durée du roman il s’est éclipsé en Uruguay avec une hôtesse de l’air...) et sa famille de parasites (la fille a épousé un joueur de polo homosexuel...)
Les deux personnages principaux sont chargés de recevoir et de promener dans l’entreprise et en ville, Manuel Cisneros-Diaz, un représentant pas très futé de la filiale espagnole, à qui personne n’a encore annoncé l’intention de Don Rodolfo de fermer l’établissement espagnol dont il dépend (le stéréotype du « gallego » abruti est encore très prégnant en Argentine). Manuel débarque à Buenos Aires impatient de découvrir la maison-mère et d’en profiter pour faire un peu de tourisme, tant gastronomique que sexuel.
On peut ajouter à la liste des plébéiens le personnage secondaire de Candelaria, prostituée à domicile, et amie de coeur de Nacho (elle prendra en charge Manuel aux frais de l’entreprise pendant le week-end) ainsi que tout le petit peuple qui s’active aux différents échelons des entreprises présentées.
Le début du récit nous offre une première vignette sarcastique de la zone de sortie des passagers à l’aéroport d’Ezeiza où Nacho est venu chercher Manuel :
« Deux femmes assez grandes, qui étaient devenues intimes derrière la barrière séparant les passagers de ceux qui étaient venus les chercher, attendaient le retour de leurs fils. Les deux étaient partis d'ici avec la crise de 2001, et ils revenaient avec la crise de 2011 de là-bas. Elles paraissaient deux sœurs et à coup sûr, si elles s’étaient rencontrées auparavant, elles auraient comparé leurs avoirs, leurs réussites, leurs voyages, leurs pouvoirs ; maintenant, elles se faisaient concurrence pour voir lequel des deux fils était tombé le plus bas. Toutes les deux soupçonnaient même qu’il y avait des choses qu’ils ne leur avaient pas dites afin de ne pas les démoraliser. »
Cette savoureuse inversion de la vantardise argentine sonne d’autant plus juste qu’il y a quelques années le refrain favori des Argentins était : « España esta mal ».  La schadenfreude est de tous les temps et de tous les lieux...
Les premiers chapitres relèvent en passant quelques différences linguistiques entre l’espagnol d’Espagne et le dialecte argentin, ce qui permet aussi de donner à voir la bêtise satisfaite de Manuel s’étonnant de voir tant de bicyclettes et si peu de voitures devant l’atelier qu’il visite en banlieue:
« – Il y a des ouvriers qui n’ont pas de bicyclette ou qui vivent trop loin, ils viennent en collectif.
En collectif ? Tu veux dire en autobus ? En Espagne, un collectif c’est un groupe de personnes unies par un thème partagé, nous avons des collectifs de jeunes poètes, de femmes battues, ma mère fait partie du collectif des veuves des Asturies... »
La visite chez un sous-traitant est l’occasion d’expliquer à Manuel, tout imbibé des grands principes de gestion appris dans une école de commerce, comment fonctionnent les PME argentines :
« – Comment gérez-vous les commandes ? Comment cette unité est-elle organisée ? demanda Manuel.
Regardez bien. Nous facturons à la main, avec ça je vous dis tout. Nous sommes toujours en retard sur la réalité, nous courons toute la journée, et comme vous dites, c’est beaucoup d’activité. Les gens qui travaillent ici y sont depuis un paquet d’années et chacun agit à sa manière, avec sa propre méthode, comme dit mon fils, pour lui c’est facile, il n’y a qu’à unifier les méthodes empiriques, empiriques, ha, ha. […] Qu’est-ce que vous dites de tout ça ? C’est un manège, il ne faut jamais en descendre, mon fils me dit de déléguer pour pouvoir positionner notre marque sur le marché. Ma femme nous a déjà demandé qu’on en discute à la fabrique et pas à table, parce qu’il va m’arriver quelque chose. Le gamin dit que tant qu’on ne distingue pas l’urgent de l’important, l’efficace de l’efficient, tant qu’on n’est pas capable de faire une planification financière, on ne va pas faire le saut. C’est un saut dans le vide qu’on va faire. C’est très théorique tout ça. Il veut que je passe des contrats avec une équipe de designers, un cabinet d’avocats, et un autre de comptables. Il ne comprend rien. Les designers, les designeuses, sont toutes des minettes, quand elles entrent ici, elles font une tête comme si elle sentaient une odeur de merde, les gars de l’entrepôt se dissipent ; elles commencent à me demander des Pantone, à préparer des échantillons, à faire des essais, mais après, les gens qui me vendent les pigments, ils ont ce qu’ils ont, ils se pissent dessus de rire quand on leur demande une couleur par son numéro. Tout ça est importé et il entre ce qui entre. Et comment je lui dis à un comptable ce que j’achète et vends au noir, quand il faut calculer la TVA ? Vous aussi, vous avez la TVA, non ? – demanda-t-il sans attendre de réponse – Le comptable qui est le fils du comptable de mon père et qui travaille dans une banque, il fait ça comme un petit boulot à côté, il ne me facture pas son travail… Il me dit ‘Mario, combien tu veux payer ?’ Le moins possible. Comment moi, je vais payer la TVA sur une facture que je n’ai pas encore encaissée ? »
La visite aux services de la Douane est un premier moment d’anthologie, commençant par l’insertion, au milieu d’une pile de chemises à exporter, d’une enveloppe contenant une bonne quantité de dollars servant à huiler les rouages de la bureaucratie, mais pas seulement :
« L’autre chose que comprit Eleonora fut que la Douane ramasse l’argent pour la Couronne et que le silence est un bien très recherché.
Une secte.
Le même après-midi, après cinq heures, elle l’appellerait pour qu’elle la mette au courant des changements. Qu’elle lui explique pourquoi il y avait si peu de mouvement, qu’elle s’excuse pour avoir installé un nouvel employé aux expéditions sans la consulter, ou qu’elle lui indique les nouveaux tarifs.
Les tarifs pour le « tout roule » étaient dix pour cent pour récupérer la partie retenue pour la différence de valeur, trente pour cent si les papiers n’étaient pas en règle, s’ils pouvaient t’ouvrir le conteneur en cas de pression venue d’en haut, et un montant en dollars s’il n’y avait aucune documentation d’aucun type, pas même imitée. En blaguant ils disaient : ni armes ni drogues. Si on payait un montant pareil, il fallait importer de la marchandise de prix pour pouvoir récupérer le coût. Elle savait déjà que la boîte de quarante pieds était passé à cent cinquante mille dollars avec le nouveau gouvernement. Dans un high cube de quarante pieds, entraient quarante-huit mille chemises. Elle fit tourner la calculatrice du téléphone portable et il en ressortit qu’il fallait ajouter cinquante pesos au coût en Chine, une broutille, sa marque le supportait parfaitement. Elles arrivaient avec l’étiquette ‘Industrie Argentine’ et tout. »
Un second moment d’anthologie est le passage de Nacho et Eleonora à Pergamino, à la fête célébrant les 60 ans d’existence d’une entreprise partenaire, fête où ils sont chargés de représenter leur patron absent.
Nacho passa chercher Eleonora qui avait déjà prévenu la fabrique de ceinturons de Pergamino qu’ils arriveraient passé midi. Ça faisait deux cent trente kilomètres. Ils arriveraient vers une heure et demie. Ils allaient s’épargner le discours du curé et celui du maire, il y aurait déjà un type bourré en train d’attendre qu’on serve les grillades.
Eleonora était habillée en style sportif élégant, mocassins de daim, un jean sombre, chemisier de la fabrique de la dernière collection de la ligne Premium, cardigan léger, veste en matelassé rouge, et un sac indubitablement en cuir. Nacho était la version masculine. Mignon.
On a l’air de Barbie et Ken en version producteurs de soja…
Ne me donne pas des idées…
[…] Ils arrivèrent un peu avant l’heure prévue. Ils tournèrent à gauche sur la route. Dans la liste de la guérite à l’entrée du Parc Industriel, le nom de l’entreprise était écrit à la main tout en haut avec le numéro 2 entre parenthèses. Ils arrivèrent et parvinrent à entendre les applaudissements d’un discours. Il y avait des guirlandes, d’un modèle qu’on achète pour les communions et les anniversaires des gosses, faites en papier crépon de toutes les couleurs. Une banderole de toile de sac plastique blanche peinte à la main en lettres bleues portait le nom de la fabrique, qui était celui des patrons, et en dessous ‘60 ans’ et au bout en rouge ‘MERCI PERGAMINO’ {…] L’orateur officiel, qui était le propriétaire de la radio LT35 Radio Mon, voulait seulement suivre l’ordre du programme, qui avait vingt minutes de retard, et quand ils commencèrent à lui dire que la demoiselle de Buenos Aires allait prendre la parole, il fit la sourde oreille et autorisa l’entrée du public dans l’enceinte du barbecue à la broche qui était cuit à point […] Eleonora regarda Nacho et les deux se dirent tout bas : ‘on est arrivé juste au bon moment’ ».
La gestion des problèmes quotidiens de l’entreprise, et l’obligation de se substituer à Don Rodolfo pour promener l’encombrant Manuel un peu partout, ont rapproché les deux héros, dont la passion amoureuse naissante est décrit avec un mélange de tendresse et d’ironie.
Le voyage final à Rosario, ville de leur jeunesse, est l’occasion pour eux de laisser tomber le masque des belles apparences et de s’avouer mutuellement des blessures qui remontent à leurs enfances pauvres. Alors qu’ils traversent à la nuit tombée les mauvais quartiers où mieux vaut ne pas s’arrêter aux feux rouges, Nacho parle à Eleonora de son grand-oncle anarchiste basque, mort jeune d’un cancer :
« Je l’ai seulement vu en photo, mais ça se voit que dans ma famille on avait besoin, comme dans toutes, bah, d’avoir quelqu’un de différent. Mon père me racontait. Il me racontait qu’il disait qu’il fallait savoir lire et avoir le courage d’écrire. ‘Garder une trace’, il le disait comme ça. Il disait un tas de choses mais il ne parlait pas beaucoup. Il s’assurait que resteraient des phrases comme dites dans une langue à lui. Il disait aussi que le pire qui pouvait arriver dans une maison était que le riz vienne à manquer, que tant qu’il y aurait du riz dans cette maison-ci, il y aurait des odeurs de cuisine longuement mijotée. Ainsi, la phrase est restée : quand une famille est sur la pente descendante, entre nous, nous disons ‘c’est une maison sans riz’ et nous tous, on se comprend. »
Quant à Eleonora, qui avait vaguement l’intention de rendre visite à sa famille de déclassés prétentieux et aigris, elle finira par y renoncer :
« – Finalement, on est déjà arrivé et tu ne m’as rien raconté…
Il n’y a rien à raconter, rien de bon, c’est sûr. Je ne sais pas si j’ai peur ou si ma famille me fait honte…
Honte parce qu’ils sont pauvres ?
Non, ils sont pauvres parce qu’ils sont mauvais, ils sont mesquins…
Si tu veux, vas les voir seule. Ou je t’accompagne. Ou n’y vas pas du tout. Ce qui te convient le mieux.
Oui, je vais y réfléchir et je vais te demander de m’aider, je ne sais pas demander de l’aide, je vais essayer, sur cette question, toute seule, je ne peux pas. […] Il y a des familles qui parlent de travaux, de promotions, de diplômes, de voyages… d’autres qui parlent de maladies, de souffrances à venir. Dans ma famille ils ne se parlaient pas, ils s’aboyaient dessus[…] Quand on perd et que les autres gagnent, il ne reste que du ressentiment et on s’en remet à la chance… […] à Buenos Aires, il aurait fallu qu’ils travaillent ! La seule qui s’y est risquée, c’est moi, et ils ne me le pardonneront jamais. »

Ainsi, les plébéiens du titre sont tous les travailleurs, y compris ces gens à la fibre méritocratique qui n’ont hérité d’aucun patrimoine, mais qui se sont extirpés de leur milieu pour finalement passer leur temps à courir d’un problème résolu à un problème à résoudre dans un environnement économique instable où copinage, arnaque et corruption règnent à tous les étages de la société.

Et on peut hélas aisément prédire que la nouvelle crise financière qui vient d’éclater va rendre la vie encore plus dure à tous les plébéiens argentins...

Références de l'ouvrage original dont j'ai traduit ci-dessus en italiques quelques extraits :

Marta LOPETEGUI Los Plebeyos Ed. Blatt & Rios (2019)

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