Sur quelques aspects aéronautiques de l'évasion de Ghosn

On manque encore de détails mais on peut déjà se poser quelques questions sur la partie aérienne de son trajet

De ce que l'on sait, Ghosn est parti de l'aéroport du Kansai (cet aéroport a été construit sur une presqu'île artificielle au milieu de la baie d'Osaka; j'ai eu l'occasion de visiter son pharaonique chantier de construction en 1993 lors d'une réunion d'un groupe technique de l'OACI qui se tenait à Kobé) en direction d'Istanbul à bord d'un avion privé, puis a pris un second avion privé pour sa destination finale de Beyrouth.

Une hypothèse évoquée est que le plan de vol initial ait été déposé pour un vol domestique, afin d'éviter les contrôles aux frontières, puis que le trajet ait été modifié une fois l'avion en vol.

D'autre part, 7 personnes ont été arrêtées en Turquie, dont 4 pilotes qui auraient participé à ces vols.

Les questions que l'on peut se poser sont les suivantes:

- pourquoi partir du Kansai ?

On peut supposer que les aéroports y sont moins surveillés qu'à Tokyo et que la gestion des jets privés y est plus accommodante (moins de problèmes de capacité aéroportuaire). Peut-être aussi que les organisateurs de l'évasion y disposaient de facilités logistiques particulières (comme un bureau au sein de l'aéroport)

- est-il possible de changer son plan de vol après le décollage ?

En Europe, un vol IFR doit en principe toujours soumettre un changement de plan de vol via le bureau de sa compagnie. Le système IFPS (Initial Flight Planning System) d'Eurocontrol à Bruxelles assure la validation et la distribution des plans de vol à tous les services ATC concernés. En Asie, la gestion des plans de vol est moins intégrée et la transmission se fait de proche en proche. Cela dit, un pilote peut toujours demander à l'ATC (en général pour des raisons opérationnelles urgentes) un changement de plan de vol en cours de route. Les contrôleurs font de leur mieux pour traiter les besoins qui émergent.
Lorsqu'il n'y a pas de système centralisé multi-pays à l'échelon régional, il est évidemment possible de soumettre un nouveau plan de vol dans le premier prochain pays sans que le pays de départ soit forcément au courant: la propagation des plans de vol se fait de proche en proche "dans le sens de la marche" et le gestionnaire japonais des plans de vol n'est donc pas forcément mis au courant qu'un avion venant de chez lui a déposé un autre plan de vol auprès des Chinois ou des Coréens, par exemple.

- peut-on changer de trajectoire en cours de route sans prévenir ?

Oui, c'est ce qui s'est passé lors du détournement du MH370, par exemple, et c'est un des défauts du mécanisme dit de "transfert silencieux": à chaque changement de secteur de contrôle, c'est le pilote qui doit changer de fréquence radio et contacter le contrôleur du secteur suivant. Si l'on est proche d'une frontière de FIR, une fois coupée la communication avec le secteur donnant, on peut s'abstenir de contacter le secteur domestique suivant et une fois arrivé à la frontière contacter (ou pas) le contrôleur du pays voisin. On peut éventuellement lui raconter une histoire si le nouveau plan de vol ne lui est pas encore parvenu (changement de dernière minute, dysfonctionnement du système de planification des vols au sein de la compagnie etc.) Si en parallèle le nouveau plan de vol est soumis au pays recevant, les choses s'arrangent aisément. Surtout si le vol a lieu de nuit quand accepter impromptu un nouvel avion dans le trafic ne pose pas de problème à l'ATC.

- pourquoi ne pas aller directement à Beyrouth ?

Si le centre d'opération de la compagnie ayant loué l'avion est à Istanbul, il est logique et plus rentable de revenir à la base, ce qui facilite aussi les transferts au sol.

- comment éviter les contrôles aéroportuaires à Istanbul ?

Si Ghosn descend de son premier avion avec l'équipage et reste en zone technique (éventuellement déguisé en pilote !) juste le temps de changer d'avion, il peut aisément échapper aux contrôles, surtout si les vrais pilotes sont bien connus localement (ce que leur arrestation rapide tendrait à démontrer): tout se passe alors à la bonne franquette. Sur les vols commerciaux dans les grands aéroports des contrôles d'identités ont parfois lieu juste à la sortie des passerelles de débarquement (il m'est arrivé d'être contrôlé ainsi sur des vols en provenance de Tbilissi ou de Buenos Aires) mais sauf suspicion spécifique, les contrôles sur les vols privés sont plus légers voire inexistants.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.