Masculinités à la dérive

Petroleo met brillamment en scène au théâtre San Martin de Buenos Aires la fragilité masculine dans l'Argentine contemporaine.

"Petroleo" est la plus récente contribution au théâtre argentin du remarquable quatuor féminin Piel de Lava. Elles se sont ici déguisées en hommes pour représenter une petite équipe d'ouvriers du pétrole enfermés dans une base-vie exigüe qu'on devine installée au milieu de nulle part avec un générateur électrique qui ne cesse de tomber en panne.

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Un prologue se déroulant dans la pénombre déroule en voix off la langue de bois gestionnaire des brochures destinées aux actionnaires et l'habituel baratin creux des DRH quant au développement des carrières (« plus horizontal que vertical » est-il humoristiquement précisé).

Puis la scène s'éclaire et, au fil d'un dialogue soigneusement écrit, les quatre actrices dessinent des personnages qui commencent par nous tenir des discours de machos bruts de décoffrage qui se charrient, se défient et se confient pour passer le temps.

Les critiques pleuvent sur l'entreprise qui les emploient et sur le jeune ingénieur qui les commandent, unanimement surnommé « el pendejo » (le jeune trou du cul). On évoque en passant l'incertitude sur le résultat du forage en cours (qui pourrait se révéler ''sec comme le con d'une vieille'') avec ses conséquences potentiellement négatives sur la prime de productivité; puis on discute des démarches à faire pour obtenir un congé de paternité.

Quiconque a un peu pratiqué l'atmosphère viriliste des industries traditionnelles dite « lourdes » appréciera la savoureuse scène où la grande gueule de l'équipe se met à bouder comme un gamin après avoir perdu une partie de bras de fer contre un congénère en apparence moins costaud.

Leur vision animiste du puits de pétrole qu'ils surveillent, attentifs aux moindres fluctuations du régime de pompage, variations qu'ils décrivent comme des changements d'humeur de la machine, est également très finement observée. Ce passage m'a rappelé une anecdote d'un camarade qui analysait les représentations cognitives de techniciens du nucléaire auxquels la visualisation de l'interaction des circuits primaires et secondaires sur le synoptique de la salle de contrôle évoquait une mère allaitant son enfant.

Au fil du temps, les quatre façades ultra-viriles s'écaillent et se fendillent petit à petit, à commencer par celui qui, mis au défi par les autres de leur montrer une photo de sa fiancée, finit par avouer qu'il n'a pas de petite copine.
Un autre sort de son sac des vêtements féminins qu'il est allé acheter au Chili pour les rapporter à sa femme (on perçoit à ce moment que la pièce a été écrite avant la méga-dévaluation du peso argentin de l'an dernier car les flux de tourisme-shopping entre les deux pays se sont inversés depuis), en commençant par un manteau de fourrure qu'il enfile pour se protéger du froid et fait tâter à ses collègues dont les hésitations comiques à entrer en contact avec la sensualité de la fourrure sont remarquablement jouées. Le propriétaire de tout cet attirail féminin arborera ensuite un pull-over décoré d'une tête de tigre dorée... et il utilisera une bretelle de soutien-gorge pour tenter de remettre en marche le générateur électrique !

Puis la climatisation déréglée les incite à se dévêtir et à se travestir davantage, l'un enfile une robe pailletée rose destinée à l'épouse de son camarade et sa bouche maquillée rappelle au macho le plus endurci le souvenir de sa jeune soeur qui a quittée enceinte le domicile familial et dont il n'a plus jamais eu de nouvelles. Après avoir enfilé par jeu la paire d'escarpins couleur peau de léopard extraite du sac de son collègue, il finit par dire son angoisse que sa compagne enceinte ne choisisse également de disparaître en son absence. Un(e) autre se vautre sur sa chaise, les jambes en l'air bien écartées et revêtues de bas noirs.

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La dérive des personnages dans la féminisation atteint son apogée lorsqu'ils cessent de parler et se mettent à rêvasser à ce qui peut se passer au fond du puits de forage (cette ultime métaphore de la féminité est judicieusement laissée implicite) alors qu'arrive dehors la voiture de l'ingénieur, arrivée qui les laisse indifférents.

La salle était comble et n'a pas ménagé ses applaudissements à la performance réussie par Piel de Lava.

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