La valeur comme idéologie (5/5) : deux théories post-modernes de la valeur

Dans ce dernier billet de la série je présenterai deux nouvelles conceptions de la valeur qui ont émergé au XXIème siècle.

André Orléan fait partie des « institutionalistes », un groupe d’économistes français cherchant à mieux prendre en compte la dimension conventionnelle des mécanismes économiques, et en particulier comment fonctionne l’institution de la monnaie (il est aussi le co-auteur avec Michel Aglietta de [11] La Violence de la monnaie qui visait à une refondation de l’analyse des phénomènes monétaires sur une base anthropologique).

Il propose dans [10] L’Empire de la valeur une critique radicale des deux théories traditionnelles de la valeur (valeur-travail et valeur-utilité). Il dénonce ce qui est à ses yeux la nature commune de ces deux théories qui est l’idée, proprement métaphysique, que les marchandises sont dépositaires d’une substance cachée qui expliquerait leur valeur, dans un cas le travail, dans l’autre l’utilité.

Il oppose à cette notion de valeur-substance ce qu’il appelle la valeur-relation : c’est dans l’opération d’échange que se fixe la valeur ; autrement dit, il n’y a pas en économie de « variables cachées » que la théorie devrait révéler. Une des conséquences des conceptions substantielles de la valeur est de ramener l’économie marchande à un système de production et de consommation où toutes les valeurs se déterminent à partir des fonctions de production ou de grandeurs exogènes qui sont les préférences individuelles des consommateurs (selon le modèle de l’homo economicus néo-classique qui fait de l’optimisation combinatoire en vue de maximiser sa satisfaction en termes d’utilité de ce qu’il consomme.)

L’inconvénient de ces visions objectivistes de la valeur est de faire disparaître le rôle spécifique de la monnaie dans les échanges ; même si les valeurs sont converties en prix, le schéma d’ensemble reste celui du troc. Il met en évidence, à travers le concept de « fétichisme de la marchandise » une chose que Marx avait comprise mais qui a échappé à la plupart de ses successeurs : le fait que la valeur d’échange est une construction sociale-historique, une institution de la société marchande, et non pas une substance. Il montre que Marx oscille sans cesse entre sa vision critique du fétichisme de la marchandise et l’adhésion à une vision objectiviste et déshistoricisée de la valeur-travail, héritée de ses prédécesseurs, mais que la réduction des travaux concrets à la catégorie du « travail abstrait » ne se réalise qu’à travers l’échange. Orléan admet que l’hypothèse substantielle saisit une partie de la réalité du fonctionnement du marché, ce qui la rend attrayante, mais que certains phénomènes lui échappent, en particulier tout ce qui relève des processus spéculatifs et de ce qu’il appelle la « concurrence mimétique ». Tout ce qui relève de boucles de rétroactions positives peut subir des effets d’emballement et l’imprévisibilité des crises financières pour la théorie économique dominante s’explique par l’inadéquation du paradigme de l’équilibre général. Au contraire des modèles classiques comme néo-classiques, le caractère autoréférentiel de l’adhésion à la monnaie (la monnaie a de la valeur parce que tout le monde croit que la monnaie a de la valeur et agit en conséquence) en fait une référence commune, mais la fragilité de cette convention produit des effets d’emballement que ce soit en direction de l’exhubérance irrationnelle que dénonça en son temps Alan Greenspan ou au contraire la défiance généralisée qui provoque l’explosion des bulles spéculatives : l’unanimisme mimétique est source d’incertitude, d’imprédictibilité et d’indétermination, tout le contraire de ce que croient pouvoir rationaliser les théories financières dominantes à coups d’anticipations rationnelles.

L’institution qui permet le fonctionnement à la fois local et global de l’ordre marchand est donc la monnaie. Pour Orléan, la clé de la compréhension de l’ensemble des phénomènes économiques est en effet la préférence universelle pour la liquidité, ce qu’il appelle la toute-puissance de la monnaie, seul bien pouvant s’échanger contre n’importe quel autre.
Seule une institution monétaire stable permet au système marchand de fonctionner et le contre-exemple des crises d’hyper-inflation est très éclairant quant à la nature conventionnelle du signe monétaire : il explique qu’en 1923, l’annonce de la création du
Rentenmark comme institution monétaire nouvelle représentait la cristallisation d’un accord politique au sein des classes dirigeantes et avait suffit à casser la spirale hyper-inflationniste, avant même que la mise en place de la nouvelle monnaie soit effective.

Ayant personnellement vécu deux crises argentines d’hyperinflation (celle de 1989 et celle de 2002) je peux confirmer que ce type de crises révèle brutalement le caractère conventionnel de l’institution monétaire : à mon arrivée à Buenos Aires, juste avant Noël 1989, le dollar avait bondi de 1500 à 4500 australes (la monnaie argentine de l’époque) en une seule journée et l’économie était paralysée : pendant plusieurs jours aucune agence de voyage ne pouvait nous vendre une excursion aux chutes d’Iguazu, car la dissolution de la monnaie empêchait de fixer les prix !
Rebelote en 2002, où la crise politico-économique vit l’émergence de monnaies et quasi-monnaies locales (le quebracho, les patacones, les bons municipaux et provinciaux…) et le retour du troc.

Orléan, dans la lignée de son précédent ouvrage sur la violence de la monnaie définit par contraste les périodes normales où la valeur de la monnaie est unanimement admise et explique que la convention monétaire a pour fondement une croyance collective qui garantit le bon fonctionnement de l’échange marchand, croyance qui relève des mêmes mécanismes que les croyances religieuses mais qui est devenue indépendante du fait religieux.

Orléan appelle de ses vœux un renouvellement de la réflexion économique dans ce nouveau cadre conceptuel : « Notre approche procède différemment. Notre point de départ est la séparation marchande, c’est-à-dire un monde dans lequel chaque individu est coupé de ses moyens d’existence. Seule la puissance de la valeur, investie dans l’objet monétaire, permet l’existence d’une vie sociale sous de tels auspices. Elle réunit les individus séparés en leur construisant un horizon commun, le désir de monnaie et un langage commun, celui des comptes. L’obtention de monnaie se fait, selon la formule M-A, par la vente de marchandises. Plus la marchandisation s’intensifie, plus la monnaie accroît son empire sur le monde social. Dans un tel cadre, l’idée d’une « valeur fondamentale », d’un « vrai prix » ou encore d’un « juste prix » n’a plus lieu d’être. »

On peut ici percevoir André Orléan comme un successeur post-moderne de Marx. Lorsqu’il parle d’individus coupés de leurs moyens d’existence, il reformule la notion d’aliénation et quand il dit que l’obtention de monnaie se fait par la vente de marchandises, il reprend implicitement la vision marxienne du salaire comme vente d’une marchandise particulière, la force de travail.
Mais son approche permet d’aller au-delà du modèle marxien de l’exploitation : en mettant en exergue l’ubiquité du « désir de monnaie » son approche rend compte d’autres phénomènes dont la généralisation contemporaine montre l’importance économique : les millions de membres des classes populaires et moyennes qui se constituent des revenus d’appoint en vendant et revendant des marchandises d’occasion sur des sites comme LeBonCoin ou en louant leur résidence principale à des touristes sont mûs par le « désir de monnaie », et la monétisation des activités de promotion de marchandises sur les réseaux sociaux par des « influenceurs » relèvent du même processus d’intensification de la marchandisation qu’Orléan évoque dans le passage cité ci-avant.
Orléan est, à mon avis, un des plus importants économistes hétérodoxes de notre temps, car le gigantisme actuel de l'économie financière, le poids des processus spéculatifs dans le monde d'aujourd'hui et l'inquiétude que suscite la multiplication des "bulles d'actifs" dans notre environnement économique post-moderne donnent à sa réflexion une grande actualité.

D’autres pistes de réflexion ont été avancées ces dernières années pour proposer, à rebours de la démarche d'Orléan, d’autres formes de valeur-substance que le travail ou l’utilité. Elles correspondent toutes à la notion de  valeur-information (dite aussi valeur-entropie ou valeur-puissance thermodynamique selon les auteurs) et visent à donner une base objective quantifiable à la définition de la valeur comme expression de la rareté, de façon à remplacer dans la théorie économique orthodoxe la notion trop subjective et mal quantifiable d’utilité.

La théorie de la valeur exposée en [12] par Jing Chen, part de la notion d’entropie telle que définie dans la théorie de l’information développée par Shannon. Son point de départ est la recherche d’une fonction pouvant donner une forme quantitative à la notion de rareté.
J. Chen part de l’idée que les institutions et entités productives bénéficiant d’un monopole ont une valeur élevée du fait du contrôle qu'elles exercent sur l’abondance ou la rareté des services ou des marchandises qu’elles fournissent aux consommateurs. Il propose donc d’utiliser comme mesure de la valeur la fonction d’entropie qui s’exprime par un logarithme. En définissant la rareté comme une mesure probabiliste et en choisissant comme base du logarithme le nombre de producteurs du bien ou du service dont on cherche à déterminer la valeur (en théorie de l’information, l’entropie au sens de Shannon se calcule en base 2, qui renvoie au codage binaire de l’informatique) J. Chen montre que l’entropie possède les propriétés souhaitées de non-négativité et d’être une fonction croissante de la rareté.

Il propose comme champ d’application de sa théorie l’impact des politiques commerciales et des barrières douanières et de manière plus générale l’analyse des situations de monopole ou d’oligopole. Il présente également la notion de gaspillage entropique (ce que l’on appelle ailleurs les externalités négatives des activités de production) comme une contrepartie inévitable de la production de valeur, c’est-à-dire de la diminution locale de l’entropie que représente toute création de valeur.
On peut considérer cette vision comme trop théorique (et elle souffre, à mon avis, du même travers de formalisation mathématique excessive que la théorie économique « mainstream » qu'elle essaie de dépasser à sa manière),
Elle présente méanmoins l’intérêt de poser franchement le problème de la décroissance : en raison du second principe de la thermodynamique (qui nous dit que l’entropie globale ne peut que croître) il est illusoire de poursuivre un développement technologique réputé « vert » (par exemple, si l’on prend en compte dans le bilan carbone de la construction d’une éolienne l’énorme quantité d’acier et de béton qu’elle requiert et qu’il faut bien produire en amont, alors il n’est pas du tout sûr que le bilan global soit aussi satisfaisant que le proclament les partisans des énergies nouvelles…)
En celà, cette expression de la valeur par l'entropie constitue elle aussi, en dépit de son apparence ultra-formelle, une théorie post-moderne qui reflète les inquiétudes de notre temps.

Sources : les ouvrages cités dans les billets précédents, plus :
[11] M. AGLIETTA et A. ORLEAN La Violence de la monnaie (PUF – 1982)
(12] J. CHEN An entropy theory of value
http://web.unbc.ca/~chenj/papers/value.pdf

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