La Cassandre de Mandelstam

La syntaxe de ce poème est encore plus tordue et son discours plus décousu que d’habitude chez Mandelstam, ce qui ne facilite pas le travail du traducteur.

Кассандре

Я не искал в цветущие мгновенья
Твоих, Кассандра, губ, твоих, Кассандра, глаз,
Но в декабре торжественного бденья
Воспоминанья мучат нас.

И в декабре семнадцатого года
Всё потеряли мы, любя;
Один ограблен волею народа,
Другой ограбил сам себя…

Когда-нибудь в столице шалой
На скифском празднике, на берегу Невы —
При звуках омерзительного бала
Сорвут платок с прекрасной головы.

Но, если эта жизнь — необходимость бреда
И корабельный лес — высокие дома́, —
Я полюбил тебя, безрукая победа
И зачумлённая зима.

На площади с броневиками
Я вижу человека — он
Волков горящими пугает головнями:
Свобода, равенство, закон.

Больная, тихая Кассандра,
Я больше не могу — зачем
Сияло солнце Александра,
Сто лет тому назад сияло всем?

Pour Cassandre

Dans les moments fleuris, je n’ai pas recherché
Cassandre, tes lèvres, Cassandre, ni tes yeux
Mais en décembre – une solennelle veillée –
Vient nous torturer un souvenir douloureux !

Et en décembre de l’an mil neuf cent dix-sept
Pendant que nous aimions, nous avons tout perdu :
La volonté du peuple en a dévalisé
L’un et l’autre s’est de lui-même mis à nu…

Un jour ou l’autre dans la folle capitale,
Dans une fête scythe au bord de la Néva
Pendant le bruit que fait l’abominable bal
De la belle tête le fichu s’ôtera

Pourtant si cette vie exige des dégâts
Forêt de bateaux – de hautes résidences –
Je t’ai aimée, victoire privée de tes bras,
Mais voici un hiver empli de pestilence !

Sur la place avec les véhicules blindés
J’aperçois un homme : il sème l’effroi
Parmi les loups avec des brandons enflammés
La liberté, l’égalité, la loi !

Tranquille Cassandre, maladive Cassandre
Moi je ne puis faire davantage – à quoi bon ?
Resplendissait-il donc, le soleil d’Alexandre,
Depuis cent ans, pour tous, dardait-il ses rayons ?

Note sur le texte :

La Cassandre qui voyait venir les malheurs de la Russie est, à ses propres dires, Anna Akhmatova. L’Alexandre rayonnant du siècle précédent était probablement Pouchkine, mais certains exégètes penchent pour le tsar Alexandre 1er ce qui me semble peu plausible. Il existe diverses variantes de ce poème qui fut publié pour la première fois dans le journal de Kérenski « La Volonté du peuple » (cf. le septième vers). Par exemple, au seizième vers : Гиперборейская чума (une peste hyperboréenne) est la variante retenue par F. Kérel et A. Markowicz, j’ai préféré И зачумлённая зима (et l’hiver pestiféré) qui est une variante liant plus explicitement l’arrivée de l’hiver à celle de la peste léniniste. Mandelstam détestait les bolchéviques et lors de l’écriture de ce poème, il craignait leur toute récente prise de pouvoir.
Comme sa consœur en poésie Akhmatova, Mandelstam avait été favorable à la révolution de février et soutenait le socialiste-révolutionnaire Kérenski (héritier de la tradition populiste-ruraliste des ‘narodniki’ et anti-marxiste, il se révélera incapable d’extirper la Russie d’une guerre désastreuse, ce qui provoquera sa chute et la réussite du coup d’État bolchévique de novembre).
L’image de l’homme tenant des bêtes sauvages en respect avec du feu existait déjà en littérature (par exemple Mowgli effrayant le tigre Shere Khan dans Le Livre de la Jungle, paru en 1884).
Pour une explicitation en français du mot à mot russe, je ne peux faire mieux que renvoyer à la compétence justement reconnue d’André Markowicz, dont l’analyse vous permettra de voir comment j’ai tenté de contenir dans des limites acceptables l’inévitable écart entre mes propres alexandrins rimés et le texte original de Mandelstam.
Dans sa méditation, Markowicz met également en évidence des correspondances avec Akhmatova :

https://123versions.com/2015/06/08/ossip-mandelstam-anna-akhmatova-nouvel-essai-de-traduction-sans-traduire/

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