Le harcèlement médiatico-judiciaire en politique

L'impétueuse et torrentielle présentation orale de Cristina Fernandez de Kirchner (CFK) au tribunal et la riposte du président élu Alberto Fernandez à une insinuation d'un journaliste ont relancé le débat sur le "lawfare".

En Argentine, le harcèlement médiatico-judiciaire des politiques est une réalité qui ne date pas d'aujourd'hui. Dans son ouvrage »Lawfare » récemment paru, l'ancien chancelier Rafael Bielsa évoque les offensives coordonnées lancées dès les années 1900-1910 par l'oligarchie agrarienne, via l'appareil judiciaire qu'elle contrôlait, à l'encontre de dirigeants réformistes comme Justo qui mettaient en cause ses privilèges.

Les kirchnéristes ont depuis des années adopté la dénonciation du "lawfare" comme ligne de défense. Cette tactique de défense de rupture leur permet aussi d'éviter de répondre à des questions gênantes sur leurs relations d'affaire.

Alors, "lawfare" ou pas "lawfare" contre les kirchnéristes ?

Pour vous aider à y voir plus clair je vais passer en revue quelques exemples qui montrent une grande variété de situations.

1°) les affaires de Santa Cruz: elles sont centrées sur les énormes dépenses en construction de routes au profit de l'entrepreneur Lazaro Baez qui gagnait tous les appels d'offre (l'ancien ministre kirchnériste De Vido, de qui CFK s'était désolidarisée, est à ce titre en prison préventive, dénoncée par ses partisans comme abusive, sous l'accusation de détournement de fonds publics). Sur le fond de l'affaire, seule une petite partie des travaux a été auditée et aucune irrégularité majeure n'a été détectée. Sur le fond toujours, les défenseurs de CFK argumentent que certes les fonds fédéraux alloués à la province de Santa Cruz étaient importants (12% du budget national total) mais que Santa Cruz représente 11% de la superficie de l'Argentine (il convient quand même de préciser que n'y vit que 1% de la population totale du pays...) Quant au fait que Baez remportait la quasi-totalité des appels d'offre il s'explique par sa situation de seul gros entrepreneur de travaux publics présent sur place. Les surcoûts et délais supplémentaires seraient également justifiés par les conditions climatiques difficiles de la Patagonie (il serait, sur ce point précis, intéressant de faire des comparaisons avec d'autres provinces, péronistes ou non, mais ceci a été rejeté par la justice, alimentant le soupçon d'une instruction exclusivement à charge). Les affaires connexes dénommées Hotesur et Los Sauces (du nom de deux hôtels propriétés de la famille Kirchner et situés à Calafate) se fondent sur le soupçon de locations-fantômes de la part de Lazaro Baez et de la compagnie aérienne nationale, ces locations de complaisance servant à accroître la fortune personnelle des Kirchners. Ce sont des affaires mineures du point de vue des montants en cause, mais plus gênantes juridiquement pour la famille Kirchner car plus difficiles à justifier en termes de services effectivement rendus en regard des montants facturés.

En réalité, le monopole de fait de Baez sur les travaux publics à Santa Cruz a été constitué très en amont, à l'époque où Nestor Kirchner gouvernait la province et où De Vido gérait (déjà!) le ministère (provincial) travaux publics. Si le procès en cours est équitable, il sera très difficile d'impliquer CFK elle-même dans le processus l'attribution des appels d'offre. Plus généralement, que des entrepreneurs liés amicalement ou politiquement au gouvernement en place soient favorisés lors des appels d'offre est une situation courante en Argentine et ailleurs (un des premiers gros marchés publics passé par Thatcher lors de son arrivée au pouvoir a bénéficié à la société de communication et de gestion des relations publiques des frères Saatchi, qui étaient comme par hasard de gros donateurs du parti conservateur...)

Quant à l'affairisme sordide des Kirchners, il n'est depuis des décennies un secret pour personne à Santa Cruz.

Le problème auquel le tribunal sera confronté est que si les procédures d'appel d'offre ont été respectées, ces pratiques peuvent être moralement condamnables tout en restant légalement irréprochables.

2°) l'affaire du mémorandum avec l'Iran et le suicide du procureur Nisman: ce montage médiatico-judiciaire à l'initiative des gouvernements américains et israéliens relayés localement par la Droite argentine et par l'appareil judiciaire est un exemple typique de lawfare géopolitique. Des poursuites sans aucun fondement juridique pour « trahison à la patrie » furent engagées contre CFK et l'ancien chancelier Timerman (mort depuis) alors que le mémorandum en question qui visait à trouver par la voie diplomatique un moyen de faire comparaître les suspects iraniens de l'attentat antisémite contre l'AMIA avait été discuté en toute transparence au Congrès. Dans le même registre, les tentatives d'attribuer le suicide de Nisman à un mystérieux commando vénézolano-iranien bénéficiant de la complicité du gouvernement argentin de l'époque relevaient du plus pur délire complotiste, le tout reflétant le fonctionnement d'un système bien rodé d'insinuations médiatiques sur la base desquelles un appareil judiciaire acquis à la cause de l'opposition d'alors pouvait se mettre en branle.

3°) l'affaire Indalo: l'entrepreneur Cristobal Lopez a dénoncé récemment une manoeuvre du gouvernement Macri à son encontre: comme il refusait de mettre son groupe de média au service de l'offensive générale des médias dominants contre CFK, le gouvernement a provoqué la mise en faillite de son groupe Indalo en revenant sur un accord passé sous le gouvernement précédent entre Lopez et l'AFIP pour le règlement d'impôts et charges en retard, accord qu'il avait jusque là scrupuleusement respecté. Selon Lopez, le but ultime de l'opération était de lui faire perdre le contrôle de son groupe de média et aussi d'éliminer un concurrent, ceci visant en particulier sa filiale d'opérations pétrolières, au profit d'hommes d'affaire liés à Macri et à son groupe industriel. Le déclencheur de l'offensive médiatico-judiciaire contre Lopez a été un article d'Alconada-Mon, le journaliste-investigateur vedette de La Nacion (son rôle dans la publication des Panama Papers en a fait une sorte de Fabrice Arfi argentin).

Hier, un autre article d'Alconado-Mon insinuait, sans avancer le moindre élément de preuve, que le fait qu'un avocat ami personnel du président élu Alberto Fernandez s'occupe maintenant de la défense de Baez dans une autre affaire pouvait être un signe de connivence du nouveau président avec la défense de Baez. Cette attaque a provoqué une violente réaction d'Alberto Fernandez, accusant implicitement Alconada-Mon de jouer via cet article le rôle d'opérateur médiatique d'une opération de destabilisation politique. Le choeur corporatiste de l'association des journalistes argentins ADEPA a évidemment pris fait et cause pour Alconada-Mon, ce qui augure de futures relations exécrables entre Fernandez et la presse d'opposition.

Il faut préciser ici que l'éthique personnelle et collective de tous ces journalistes argentins si prompts à s'indigner n'est pas très brillante: ils ont même récompensé il y a quelques mois d'un Martin Fierro un de leur pair, Daniel Santoro, lié au faux avocat D'Alessio, lui-même mis en cause pour des opérations d'espionnage illégales et d'extorsion et participant également aux opérations de dénonciations médiatico-politiques de Carrio et Zuvic. Santoro fut l'auteur d'un article (probablement inspiré via D'Alessio par les services secrets) prétendant faussement que Maximo Kirchner et l'ancienne ministre Nilda Garré partageaient un compte millionnaire en dollars aux USA. Cette infox n'a fait l'objet d'aucune rétractation ou excuse officielle, ni du journaliste en question ni de son employeur (le groupe Clarin) qui se sont contentés au final de rendre compte du jugement absolvant les deux accusés. L'éthique des journalistes argentins, mieux vaut donc n'en point trop en parler...

En conclusion, en Argentine comme au Brésil, en Bolivie et ailleurs, le harcèlement médiatico-judiciaire des hommes et femmes politiques qui dérangent l'ordre établi et les intérêts de l'oligarchie est une réalité, mais ce harcèlement est souvent facilité sinon justifié par le manque de probité voire l'affairisme des politiciens ainsi attaqués.

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