Le social-nationalisme français (2/4) : boulangisme et structure de classes

La conception politique de Barrès découlait d’une vision organique et pré-industrielle de la société comme une mosaïque de terroirs nourrissant des populations enracinées de longue date, vision qui s’épanouira pleinement dans sa doctrine de la Terre et des Morts.

Le modèle social barrésien

La conception politique de Barrès découlait d’une vision organique et pré-industrielle de la société comme une mosaïque de terroirs nourrissant des populations enracinées de longue date, vision qui s’épanouira pleinement dans sa doctrine de la Terre et des Morts. Dans cette vision, les capitalistes étrangers ou de « nationalité douteuse » selon une de ses expressions favorites étaient des parasites exploitant le peuple de leur nation d’accueil.

Sa vision des classes sociales était surdéterminée par son nationalisme : il fallait protéger l’industrie nationale par le protectionnisme douanier et protéger les travailleurs français par la limitation des droits des travailleurs immigrés. Son discours visait aussi à la mobilisation des « petits » contre les « gros » : les ouvriers et paysans peuvent donc être rejoints dans leur lutte par les classes moyennes (artisans, petits commerçants, employés) et mêmes par les petits industriels nationaux. Cette conception barrésienne du peuple-nation aggloméré par l’adhésion à un homme providentiel bousculant l’ordre établi se retrouvera plus tard et ailleurs dans d’autres mouvements de même inspiration social-nationaliste comme le péronisme ou le varguisme.

Plutôt que la construction d’une « classe pour soi » réunissant autour d’elle un nouveau « bloc hégémonique » Barrès cherche à mobiliser et faire tenir ensemble avec le ciment du nationalisme ce que N. Poulantzas appelle des "catégories", des "couches" et des "fractions autonomes" de classes prises dans de complexes processus de décomposition et recomposition du fait de l’impact sur l’ensemble de la société de l’extension des rapports capitalistes de production.

Sans forcément partager la vision structuraliste de Poulantzas ni sa croyance naïve en la scientificité du marxisme-léninisme, on peut mobiliser la terminologie qu’il propose pour décrire l’articulation de l’économique, de l’idéologique et du politique dans une société de classes en transition vers le capitalisme et s’en servir pour analyser la structure de classe de la société française de l’époque de Barrès afin d’expliquer l’échec du social-nationalisme à construire un « nouveau bloc historique ».

La terminologie de Poulantzas

Le principal intérêt de l’approche de Poulantzas est d’éviter les excès fonctionnalistes, historicistes ou économicistes d’autres analyses, y compris marxistes. Poulantzas appelle "couches" des sous-ensembles de classes correspondant à des strates sociologiques sans autonomie politique par rapport au reste de leur classe (mais pas sans impact sur la lutte des classes dans son ensemble) ; l’exemple marxiste classique est la notion d’ « aristocratie ouvrière ». Il nomme "catégories" des groupes sociaux dont l’identité constituante est principalement non-économique et il désigne par "fractions autonomes" des sous-ensembles de classes équipés d’un corpus idéologique propre et identifiables à une représentation politique spécifique (c’est le cas de l’aristocratie foncière lorsqu’elle est en cours d’absorption par la bourgeoisie et ne constitue plus une classe: aujourd’hui, ce qui subsiste de l’oligarchie foncière argentine, par exemple, n’exploite plus ses terres directement mais les loue à des consortiums agro-industriels transnationaux qui représentent le nec plus ultra du capitalisme mondialisé et elle se contente de récupérer une partie de la rente ; à travers le contrôle de la Société Rurale et le poids politique qu’elle conserve dans les grandes provinces agricoles, elle conserve néanmoins une certaine autonomie par rapport au reste de la bourgeoisie.)

Enfin Poulantzas nomme "classes-appuis" des groupes sociaux susceptibles de soutenir « de l’extérieur » l’alliance de classe constituant le bloc au pouvoir, non pas dans une logique de contractualisation économique et politique d’une relation supposée mutuellement profitable, mais du seul fait de la polarisation idéologique du champ politique entre les dominants et les dominés. Autrement dit, ce sont des groupes dominés qui soutiennent les dominants du fait de leur refus de s’identifier au projet politique des plus radicaux des dominés, refus dont les bases sont idéologiques et non pas principalement économiques (en Lorraine barrésienne et ailleurs, la catégorie des « ouvriers catholiques » a longtemps constitué une classe-appui de la bourgeoisie).

La France des années 1880 et son bloc bourgeois

Si l’on essaie de décrire la France des années 1890 dans le cadre analytique proposé par Poulantzas, on peut expliquer assez facilement l’incapacité du boulangisme de gauche à construire un bloc politique qui soit une alternative à la domination du centre-droit libéral, d’une part, et à la montée de la gauche socialiste, d’autre part.

À cette époque, la France était encore largement rurale et la classe sociale des petits paysans propriétaires était encore la plus importante numériquement. Dans les années 1880-90 la France ne comptait qu’environ 38 millions d’habitants dont 25 millions de ruraux, les actifs agricoles proprement dits en représentant 9 millions. Une étude de l’INSEE considère qu’en dépit d’un exode rural de l’ordre de 100 000 personnes par an (avec une pointe à 150 000 au moment de la crise du phylloxera), la proportion des actifs agricoles par rapport à l’ensemble de la population rurale (c’est-à-dire les petits paysans propriétaires et les métayers, fermiers et ouvriers agricoles, constituant les actifs agricoles, auxquels il faut ajouter les artisans, petits commerçants, ouvriers agricoles et les ouvriers à domicile vivant dans les villages et petits bourgs) est restée stable tout au long du 19ème siècle. Cette population rurale était certes hétérogène en termes de structure de classe, mais très largement majoritaire (le seuil de 50 % de population urbanisée ne sera atteint qu’en 1931 après plus de 60 ans d’exode rural soutenu).
Les années 1880 voient en parallèle le développement de la grande industrie et les années 1890 les premières applications du taylorisme. Le nombre encore comparativement faible des actifs non agricoles dans l’industrie au sens large (environ 6 millions, y compris l’artisanat et le bâtiment) et les services (environ 5 millions dont beaucoup d’emplois majoritairement féminins de domestiques) augmente rapidement.

La croissance numérique de la classe ouvrière industrielle au sens strict (salariés travaillant en atelier ou en usine) connaît une accélération importante, accompagnée de réformes institutionnelles d’inspiration libérale-progresssiste lui permettant de s’organiser (loi de 1881 sur la liberté d’association, loi libérale sur la Presse en 1884, autorisation des syndicats ouvriers à partir de la loi Waldeck-Rousseau de 1884, création des Bourses du Travail en 1887).
C’est donc dans ce contexte du début la transition entre France rurale (et agraire) et France industrielle (et urbaine) et de l’impact de cette transition sur la structure de classes de la société française que s’insère l’épisode boulangiste.

Le bloc bourgeois au pouvoir resta grosso modo fidèle au libre-échangisme manufacturier mis en place sous le Second Empire, mais il appliqua des tarifs douaniers protectionnistes dans le domaine agricole (et ce dès le début des années 1880, et il renforcera cette politique avec les « tarifs Méline » en 1892). Cette dualité de la politique économique reflète assez fidèlement l’alliance de classes qui définissait l’assise du régime : la grande bourgeoisie industrielle et commerciale constituait la classe dominante, mais elle avait besoin de s’appuyer sur la catégorie des petits propriétaires terriens républicains (particulièrement importante dans le Midi, mais bien présente aussi dans le Centre et dans l’Est) pour gagner les élections. Cette alliance était renforcée par deux fractions autonomes de la petite bourgeoisie, à savoir l’intelligentsia (au sens original russe de l’ensemble des professions intellectuelles, incluant donc la masse qui commençait à peser, numériquement et idéologiquement, des instituteurs et professeurs et des cadres et techniciens de la bureaucratie d’Etat), d’une part, qui en représentait l’aile marchante libérale-progressiste (et qui se retrouvait volontiers dans les radicaux opportunistes), et les petits commerçants et artisans urbains (davantage représentés par l’aile droite de la coalition opportuniste, en qui ils pouvaient reconnaître « le Parti de la Loi et de l’Ordre » comme dirait Trump), d’autre part.

Les petits industriels nationaux non liés au grand capital financier étaient également partie prenante de cette alliance dans son versant à la fois protectionniste et colonial (Jules Méline protégeait l’agriculture mais aussi l’industrie textile des Vosges et du Nord face à la concurrence étrangère, et les industriels les plus dynamiques étaient de chauds partisans de la conquête coloniale qui leur assurait à la fois un approvisionnement en matières premières et des débouchés pour une partie de leur production).

Face à ce bloc bourgeois bien articulé, les nationalistes sociaux cherchèrent en Lorraine, à Paris et dans d’autres centres industriels à conquérir le prolétariat industriel (la classe sociale qui connaissait l’expansion la plus rapide) et aussi les déclassés issus du monde rural (les chômeurs qui nourrissaient l’exode rural vers les villes) d’une part, mais ils furent rapidement débordés par le mouvement socialiste (l’influence de Jaurès dans le Midi et des autres députés socialistes dans le Nord et la région parisienne allait croissant) et d’autre part ils voulaient aussi s’appuyer sur des couches moyennes urbaines et rurales conservatrices, vis-à-vis desquelles ils se trouvèrent en concurrence avec les royalistes et les derniers bonapartistes. Les boulangistes de gauche ne réussirent jamais à sortir de cette tenaille et à construire une véritable alternative au bloc dominant, ni à échapper à la polarisation progressive entre conservateurs et socialistes.

En conclusion de cette brève présentation du système de pensée social-nationaliste et de ses ancrages de classe dans la société française des années 1880-90, il convient de repréciser quel était le positionnement des boulangistes barrésiens dans le champ politique institutionnel de leur époque : ces nationalistes sociaux avaient pour adversaires et concurrents à la fois les jacobins républicains au pouvoir et l’opposition socialiste, et, après leur basculement conservateur, ils furent dans les années 1900-1910 phagocytés par l’opposition royaliste maurassienne, mieux implantée dans les milieux intellectuels et militaires de tradition catholique.
Les jacobins de la coalition opportuniste étaient de farouches partisans du régime parlementaire car ils avaient trop combattu le bonapartisme pour ne pas se défier du culte de l’homme providentiel impulsé par les boulangistes. Un autre point important de divergence était la laïcité : Barrès (quoiqu’incroyant et violemment anti-clérical à cette époque-là) n’en fit jamais un cheval de bataille prioritaire pendant sa phase socialisante. Dans son évolution ultérieure, sous l’influence de l’athée clérical Jules Soury, qui fut son mentor en racisme « scientifique » dans le contexte de l’Affaire Dreyfus, il intégrera la tradition catholique à sa théorie de l’enracinement et à sa définition de l’identité française (en particulier par l’évocation de « La Colline Inspirée » de Sion-Vaudémont).

Maurras, sans rompre avec le principe du suffrage universel, voulait quant à lui en finir avec la République (surnommée « la Gueuse »), contrairement à Barrès qui, sans adhérer à l’universalisme républicain, restait fidèle à l’idée d’une République « une et indivisible » et privilégiait la notion de continuité historique de la nation entre l’avant et l’après de la Révolution Française. De plus, il jugeait (avec raison) irréaliste le programme de rétablissement de la royauté promu par l’Action Française, à laquelle il refusa toujours d’adhérer malgré les appels du pied réitérés de Maurras.
Un dernier point important de divergence politique entre Maurras et Barrès était le catholicisme d’État institutionnalisé que préconisait Maurras alors que Barrès en resta à une vision identitaire plus « light » (mais pas moins antisémite...)
En résumé, les principals défauts de ce « socialisme national » furent son antisémitisme, sa vision étroitement identitaire et xénophobe de la citoyenneté, et surtout son incapacité à articuler sa vision embryonnaire d’une alliance de classes en un programme politique opératoire, se contentant le plus souvent de références incantatoires à une conception fusionnelle et sentimentale de l’élan national afin de masquer par la xénophobie et transcender par l’activisme les divergences d’intérêt au sein de la communauté nationale.
Ces tares idéologiques et le sentiment d’impuissance qui en résulta seront à l’origine des dérives ultérieures vers le fascisme de bon nombre des héritiers de Barrès et de Maurras.

 

Références :

N. POULANTZAS Pouvoir politique et classes sociales Ed. Maspéro (1968)

https://www.epsilon.insee.fr/jspui/bitstream/1/41147/1/IE_deux_%20siecles_travail.pdf

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