TCEC16 : la finale à mi-parcours entre StockFish et AllieStein

Après les 50 premières parties, le programme classique StockFish domine assez nettement son adversaire à réseau neuronal AllieStein par 27 à 23.

Comme toujours à haut niveau, que ce soit chez les humains ou chez les machines, la plupart des parties (80%) se sont terminées par la nulle. Il y a eu seulement 10 victoires, dont 7 pour StockFish et 3 pour AllieStein, toutes remportées avec les Blancs, ce qui montre que l’avantage du trait est réel, quoique minuscule.

Si l’on analyse les victoires, on se rend compte que StockFish les remporte surtout dans les ouvertures plutôt ouvertes (2 Siciliennes, 1 Française Winaver variante du pion empoisonné, 1 Ouest-Indienne variante Rioumine, 1 Italienne, 1 Néo-Grunfeld, 1 Anglaise avec pions centraux pendants) où sa profondeur de calcul tactique a fait la différence, alors que les trois victoires d’AllieStein ont été des parties plus fermées (1 Est-Indienne orthodoxe, 1 Scandinave avec fianchetto Noir, 1 Française variante d’avance) où le jeu positionnel stratégique, la paralysie du centre et la possibilité d’étouffer progressivement l’adversaire par les ailes sont des ingrédients essentiels.

Le mat subi en seulement 34 coups par AllieStein dans la 26ème partie, où son évaluation oscille entre 0 et +10 pendant une demi-douzaine de coups, montre de manière éclatante la faiblesse de son module tactique : les concepteurs de ce programme hybride devront revoir complètement l’articulation entre les priorités heuristiques issues de son réseau neuronal et le calcul arborescent des variantes.

Idéalement, un programme hybride devrait savoir apprécier la différence entre une position "tranquille" et une position "tendue" et réguler dynamiquement le partage de son temps de calcul entre son algorithme alpha-bêta et son réseau neuronal, en privilégiant le calcul en profondeur des variantes quand la situation l’exige.

Le format de ce championnat, avec un répertoire d'ouvertures imposées afin de comparer les programmes dans un large spectre de débuts possibles, ne permet pas aux programmes d'exprimer au mieux leurs points forts respectifs. Il serait intéressant que les programmes puissent choisir chacun son tour les ouvertures avec lesquelles ils obtiennent les meilleurs résultats, comme le font les joueurs humains (sauf dans de rares tournois "à figures imposées" comme celui qui se déroula en hommage au grand Philidor où tous les champions participants devaient jouer la Défense Philidor).

En résumé, AllieStein serait plutôt un joueur inspiré par Reti (théoricien de la stabilisation du centre et des attaques alternées sur les deux ailes) ou Nimzovitch (dont les thèmes favoris étaient la blocade et la surprotection) avec un style positionnel actif à la Capablanca ou à la Karpov. Quant à StockFish, il est un extraordinaire tacticien, un Morphy ou un Tal "in silico" qui ne commettrait aucune erreur de calcul dans les positions ouvertes les plus complexes.

Tal fut dans les années 60 le dernier tacticien à devenir champion du monde, et après lui, les stratèges ont dominé les tacticiens, mais la démocratisation des forts programmes utilisés à l’entraînement a conduit les nouvelles générations de joueurs à remettre l’accent sur le calcul des variantes tactiques (pour détecter les failles éventuelles dans leurs plans) un peu au détriment de la réflexion stratégique et des principes de base du développement. Ainsi, l’actuel champion du monde Carlsen se méfie des préparations de ses adversaires et joue volontiers des ouvertures hétérodoxes et a priori peu prometteuses, faisant confiance à son flair stratégique en milieu de jeu pour exploiter les moindres imprécisions de ses adversaires et les dominer progressivement, comme le fit en son temps Petrossian au détriment de Tal.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.