Quelques remarques personnelles sur le mouvement des Gilets Jaunes

Juste quelques réflexions sans rapports entre elles mais qui me semblent contribuer à une meilleure compréhension des événements en cours, par-delà la sous-information et la désinformation gouvernementales et médiatiques.

1°) la corrélation entre l'ampleur de la mobilisation et la hausse des prix de l'immobilier: j'ai remarqué (et sans doute d'autres personnes aussi, car je ne prétends pas à un quelconque monopole de la perspicacité...) que beaucoup des villes de province où la mobilisation observée est la plus forte et la plus constante sont aussi des villes où les prix de l'immobilier ont beaucoup augmenté ces dernières années, à commencer par Bordeaux, mais aussi Lyon, Rennes, Nantes, Toulouse, Grenoble et j'en oublie sûrement... Certes, corrélation ne vaut pas causalité, mais je tenterai néanmoins d'en faire une double interprétation, l'une "matérialiste" et l'autre plus symbolique.
Dans toutes les grandes agglomérations, à commencer par Paris, la hausse des prix de l'immobilier se répand en vagues concentriques à partir des centres historiques et repousse les classes populaires et moyennes toujours plus loin dans les banlieues et les campagnes environnantes où peu ou pas de transports en commun sont disponibles; le point de départ de la protestation étant le coût du transport domicile-travail, on peut expliquer la corrélation ici évoquée par l'augmentation de ce coût. D'un point de vue plus symbolique, quitter les ronds-points pour venir manifester le samedi dans les centres des villes est une façon de se réapproprier collectivement un espace dont on se sent exclu économiquement mais aussi socialement et culturellement.

2°) le faux-procès fait à Jean-Luc Mélenchon à propos d'Eric Drouet: si l'on lit sans préjugé le message de Mélenchon, il n'exprime pas en fait une admiration personnelle envers Drouet, mais évoque de manière plus générique une fascination pour le phénomène, souvent observé dans les périodes troublées, qu'est l'émergence de personnalités qui "ne sont rien" selon la trop fameuse expression de Macron, mais acquièrent une visibilité et une représentativité symbolique au cours du processus de cristallisation de la protestation et de la mobilisation populaires. L'homonymie avec le maître de poste de Saint-Ménéhould qui permit l'arrestation de Louis XVI à Varennes avait de quoi faire fantasmer Mélenchon (qui n'est pas paléo-trotskyste pour rien...) sur une possible nouvelle Révolution Française, ce qui est aller bien vite en besogne. Que Benoît Hamon ait repris à ce sujet les attaques polémiques des éditocrates de BFM, de l'Express ou du Figaro confirme simplement la désespérante petitesse du personnage.

3°) Le noyautage par l'extrême-droite: l'instrumentalisation de l'enquête du CESE par les réseaux très minoritaires mais bien organisés de la vieille droite catho-réac (aboutissant de manière ahurissante à classer la remise en cause du mariage pour tous en tête des préoccupations des Gilets Jaunes...) de même que l'identification de plusieurs casseurs ayant sévi hier à Paris comme appartenant à des groupuscules d'extrême-droite (information entendue sur France-Info mais peu reprise ailleurs) montre que c'est un risque qu'il ne faut pas sous-estimer.

4°) La sous-estimation du nombre de manifestants: les Gilets Jaunes semblent découvrir le petit jeu du gouvernement et des médias oligarchiques consistant à minimiser l'ampleur de la mobilisation; pour avoir connu les manifs bien fournies des années 70 et leur sous-estimation éhontée (et leur répression brutale) par Marcellin, Poniatowski et autres je ne peux que trouver ces protestataires 2.0 bien naïfs... Espérons que ce qu'ils subissent en ce moment leur servira de cours accéléré de conscientisation politique, même si leur surprenante surprise d'être à ce point réprimés et minorés n'est pas forcément dénuée d'ambigüités: l'autre jour, je voyais à la télévision une femme d'une quarantaine d'années à genoux devant une rangée de CRS et les interpellant sur un ton de supplication: "Pourquoi vous nous gazez et vous nous tapez dessus ? Nous sommes des Français comme vous...". Avec mon mauvais esprit, je ne pouvais m'empêcher d'y détecter le message subliminal suivant: "Nous sommes de bons Français blancs de province, pas des voyous noirs et arabes de banlieue". Pour terminer sur une note plus positive, je suggérerais aux Gilets Jaunes d'organiser leur propre comptage en liaison avec les médias les moins corrompus et de publier une centralisation listant ville par ville un décompte validé (et Mediapart s'honorerait d'offrir sa une à une telle initiative).

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