Le désastre vénézuélien

Comme une pièce de monnaie, le désastre vénézuélien a deux faces, Maduro et Guaido. Au lieu de contribuer a réduire les tensions dans laquelle le gouvernement et l’opposition portent chacun une lourde responsabilité, Macron a choisi de jouer les petits télégraphistes de Washington...

En plus de l’épuisante logomachie bolivarienne héritée de Chavez, Maduro a usé de multiples subterfuges anti-démocratiques (manœuvres dilatoires pour empêcher la tenue d’un référendum révocatoire réclamé par l’opposition, refus de reconnaître la victoire législative de l’opposition, création d’une prétendue assemblée populaire non représentative, avancement de la date des élections présidentielles et barrage aux candidats d’opposition) qui l’ont amené dans la piètre position géo-politique où il se trouve aujourd’hui.
J’ai pu constater en Argentine il y a quelques mois la réalité de l’exode massif des Vénézuéliens fuyant leur pays, non pas pour des raisons hautement idéologiques mais pour échapper à la misère et à l’absence de perspectives d’avenir (il y a 400 000 Vénézuéliens à Buenos Aires et dans les autres principales villes du pays). Attribuer la responsabilité de cette situation catastrophique aux seuls noirs desseins de l’impérialisme américain n’est évidemment pas une réponse crédible et surtout ne conduit pas à trouver une solution.

Sur le plan socio-économique, la politique chaviste de redistribution de la rente pétrolière, après des premiers succès indéniables dans la réduction de la pauvreté et des inégalités, a très vite buté sur les mêmes obstacles macro-économiques que celle de Lula au Brésil et celle des Kirchner en Argentine : une fois passée la période de vaches grasses créée par la flambée des cours des matières premières, la corruption omniprésente, la faible productivité et l’absence d’un plan de diversification économique ont miné le soutien au régime dans les classes moyennes inférieures que leur politique avait pourtant contribué à faire émerger et à consolider. La perte progressive du soutien des classes populaires est la suite logique de ce processus, nonobstant un volontarisme révolutionnaire qui sonne de plus en plus creux. Mais c'est aussi et surtout l'incapacité à intégrer à sa démarche de transformation sociale l'aristocratie ouvrière et technicienne du secteur pétrolier qui explique la dégringolade du chavisme.

Il convient d’ajouter que l’on cherche ces jours-ci à nous faire prendre Juan Guaido pour un gentil social-démocrate parce que le parti « Voluntad Popular », auquel il appartient, est membre de l’Internationale Socialiste (mais le Carlos Andrés Perez de la corruption d'autrefois et de la répression du Caracazo en était aussi...) alors que ce parti s’est distingué depuis une demi-douzaine d’années, sous la conduite de Leopoldo Lopez, par des comportements putschistes et des pratiques de violence de rue tout autant anti-démocratiques que les manœuvres de Maduro décrites plus haut.

Si Maduro et la kleptocratie militaro-bureaucratique qui l’entoure avaient été plus lucides, il aurait (comme le fit Chavez lorsqu’il perdit son référendum) pris acte de sa défaite aux législatives et entamé des négociations avec l’opposition pour définir un plan de redressement du pays. Mais comme en Algérie, au Nigéria, en Guinée-équatoriale, en Russie et ailleurs, le pétrole se révèle une malédiction : toute une classe dirigeante composée d'oligarques mafieux contrôlant les sociétés d'import-export et les réseaux de distribution, d’officiers supérieurs des armées, de hauts fonctionnaires ministériels et d’apparatchiks des partis dominants veut maintenir son contrôle sur le système pour continuer à se remplir les poches au détriment du développement du pays.

Le fait que Macron ait pris une position en pointe au sein de l’Union Européenne pour soutenir Guaido en s’alignant sur Trump n’est pas très surprenant : cette attitude est cohérente avec sa politique férocement néo-libérale en France et en Europe.
Une attitude plus prudente et plus constructive aurait pu consister à demander la tenue d’un référendum révocatoire en proposant le soutien logistique de l’Union Européenne pour aider à l‘organiser et à en garantir le bon déroulement, ce qui aurait été justifié compte tenu de la faible légitimité de la réélection de Maduro. Ensuite seulement, dans le respect de l’ordre constitutionnel vénézuélien, Guaido aurait pu effectivement devenir président intérimaire (en tant que président de l'Assemblée Nationale) pour ouvrir la voie à de nouvelles élections présidentielles si Maduro, comme il est probable, avait perdu ce référendum. Mais la construction d’une véritable capacité d’initiative diplomatique européenne n’est visiblement pas à l’ordre du jour.

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