Juifs et anti-juifs (1/2): pourquoi il faut conserver la notion d’ « antisémitisme »

De récents événements ont ravivé le débat sur le sens des mots antijudaïsme, antisémitisme et antisionisme.

Les polémiques récentes à ce sujet m’ont fait ressouvenir d’un passage du roman d’espionnage de Robert Littell Légendes que j’avais lu il y a une bonne douzaine d’années (il m’a d’ailleurs fallu un peu de temps pour retrouver le passage que je vais utiliser comme point de départ de cette discussion.) Dans ce roman, Robert Littell imagine un dialogue entre un islamiste libanais du Hezbollah et un espion américain en ces termes :

J’ai remarqué que vous parliez souvent des juifs et pas des Israéliens. Je suis curieux de savoir si le Hezbollah ne confond pas les deux. Pour faire court : vous êtes anti-israélien ou anti-juif ?
– Dans la mesure où Isra’il est un Etat ennemi, répondit sans hésitation l’imam, nous sommes anti-isra’ilis. (Il se remit à égrener son chapelet). Mais ne vous y trompez pas : nous sommes aussi antijuifs. Notre histoire commune remonte au prophète Muhammad. Les Juifs n’ont jamais reconnu la légitimité de l’islam comme étant la vraie religion et du Coran comme étant la parole de Dieu.
– Vos détracteurs prétendent que cette attitude vous place plus ou moins dans le même sac qu’Adolf Hitler.
L’imam secoua vigoureusement la tête.
– Pas du tout, monsieur Pippen. Il y a un point essentiel qui échappe à nos détracteurs. Hitler était antisémite, et il y a une différence considérable entre être antijuif et être antisémite.
– Je crains de ne pas vous suivre…
– Pour les antisémites, monsieur Pippen, quand vous êtes juifs, vous restez juif. Pour Hitler, un juif converti au christianisme restait un juif. Il s’ensuit que pour les nazis en particulier et pour les antisémites en général, il n’y a pas d’autre solution que ce qu’ils ont appelé la Solution Finale, à savoir l’extermination des juifs. Être antijuif, en revanche, implique qu’il existe une autre solution que l’extermination ; une façon pour les juifs d’échapper à l’extermination.
Et quelle est cette solution ?
– Le juif peut se convertir à l’islam, auquel cas l’islam n’aura plus de problèmes avec lui.

Mon propos ici n’est pas de discuter de la vraisemblance d’un tel dialogue mais de réfléchir sur la distinction qu’il propose entre antijudaïsme et antisémitisme.

Shlomo Sand conteste le concept même d’antisémitisme sur la base de l’unité de la race humaine et donc de l’inadéquation de la notion sous-jacente de « race sémitique », mais aussi avec l’argument que la notion même de « peuple juif » est une construction idéologique élaborée par le mouvement sioniste pour justifier la création d’un nouvel Etat-nation en Palestine et il propose de ramener l’antisémitisme à sa dimension uniquement religieuse d’antijudaïsme. On lui opposera que les constructions imaginaires ont une réalité sociale et que le racisme existe bel et bien même si « les races » n’ont pas de réalité.

Le terme d’antisémitisme peut certes paraître inadéquat, car relevant de la terminologie du racisme pseudo-scientifique d’autrefois, qui voulait que les Juifs fussent une race biologiquement distincte, mais il mérite d’être maintenu en un sens plus ethno-culturel que proprement biologique, et également distinct de l’antijudaïsme religieux classique.

Ceci est d’autant plus vrai que la fin du nazisme n’a pas signifié la fin de l’antisémitisme moderne : lorsque Le Pen disait à propos du Cardinal Lustiger : « un catholique de plus ne fait pas un juif de moins » il exprimait exactement la différence que pointe l’islamiste inventé par Littell entre antisémitisme et antijudaïsme : pour Le Pen, comme pour Hitler, un juif converti reste un juif, car perçu comme porteur d’une essence ethnique de judéité ne se réduisant pas à la question de la religion qu’il pratique. Le terme d’antisémitisme reste donc utile pour garder la trace de cette distinction d’avec l’antijudaïsme religieux.

Le troisième mot-clé des discussions récentes est la notion d’antisionisme définie comme hostilité au programme sioniste de colonisation de la Palestine ayant mené à la création de l’État d’Israël. Il est effectivement important de ne pas confondre non plus l’antisémitisme ni l‘antijudaïsme avec l’antisionisme : on peut être hostile à l’existence d’Israël en tant qu’Etat-nation séparé sans vouloir ni la destruction des juifs ni leur conversion à une autre religion (ou au rejet de toute pratique religieuse). Certains introduisent une distinction entre antisionisme et anti-israélisme mais elle me semble secondaire tant du point de vue des partisans d’Israël que de celui de ses adversaires. Un antisioniste radical critiquera l’existence d’Israël en tant qu’Etat-nation qui s’est construit sur la base d’une emprise coloniale qui se révèle ces dernières années de plus en plus étroitement ethno-religieuse au fur et à mesure de l’augmentation du poids de la droite identitaire dans le système politique israélien, alors qu’un antisioniste modéré ne critiquera que la poursuite de la colonisation illégale en Cisjordanie et sur le Golan ; entre les deux, la différence est de degré et pas de nature : c’est bien le sionisme en tant que programme politique de conquête coloniale d’un territoire plus ou moins étendu qui est critiqué et combattu. Mais de la même manière qu’un antijudaïsme peut n’être pas un antisémitisme, un antisionisme peut n’être ni un antisémitisme, ni un antijudaïsme : il y a d’ailleurs des juifs « ethniques », tant laïques que religieux, qui se déclarent volontiers antisionistes, même s’ils sont très minoritaires. Mettre sur le même pied antisionisme et antisémitisme est donc une erreur de concept, encouragée par la propagande israélienne et les soutiens américains et européens à la poursuite de la colonisation sioniste de la Palestine.

Il est cependant évident que certains de ceux qui se réclament de l’antisionisme sont en réalité des antisémites. La ligne de partage me semble pourtant assez claire : les théocrates islamistes chiites ou sunnites qui appellent à la destruction pure et simple de l’État d’Israël et implicitement ou explicitement à l’extermination de sa population juive plutôt qu’à une laïcisation de l’ensemble de la Palestine sont des antisémites. En revanche toutes les actions, mouvement BDS compris, qui visent à faire pression sur Israël pour l’obliger à stopper la colonisation et à rouvrir des négociations politiques relèvent seulement de l’antisionisme.

Un dernier point que je voudrais discuter est de clarifier ce qui pourrait être désigné comme « sémitisme » : peut-on donner une définition positive du sémitisme à l’égal du judaïsme et du sionisme ? Par exemple, y voir une variété de tribalisme ethno-culturel qui pourrait exister de manière autonome par rapport à la pratique religieuse comme au soutien politique à Israël ?

Le Bund polonais, mouvement politique socialiste qui s’est développé en opposition avec les sionistes, d’une part, et avec le conservatisme et l’obscurantisme des juifs religieux des shtettls, d’autre part, dessine assez bien les contours de ce sémitisme dans l’espace politique, à savoir le développement d’une nouvelle identité non prioritairement religieuse mais s’organisant à travers la cohésion ethno-culturelle créée par une langue partagée, le yiddish (qui n’était d’ailleurs pas la langue de tous les juifs : on retrouve ici la validité historique de l’objection de Sand à la notion de « peuple juif » dans la mesure où un peuple, même sans territoire ni Etat propre, se définit d’abord par sa langue). Dans le champ proprement culturel, la création du Théâtre Juif pendant la Révolution Russe relevait d’une démarche similaire. La notion soviétique de nationalité juive (culminant avec la création du Birobidjan) fut l’aboutissement de ce processus a priori laïque de « sémitisation » détaché des origines uniquement religieuses de la communauté et également hostile au programme sioniste.
Mais on voit aussi à travers ce dernier exemple combien ce processus a contribué, en construisant administrativement les juifs comme peuple séparé au sein de l’Union Soviétique, à la réémergence de l’antisémitisme russe à l’époque stalinienne.

Qu’un tel sémitisme politico-culturel soit apparu à la fin du 19ème siècle dans l’Empire Russe montre bien qu’il s’agit d’une forme émergente réactionnelle : c’est l’antisémitisme ambiant qui suscite l’émergence de ce sémitisme en tant que sentiment d’une communauté de destin pour une fraction des opprimés se sentant victime d’une oppression spécifique. On connaît bien dans la gauche française contemporaine le même genre de débat sur l’importance sociale et politique de l’oppression que subissent aujourd’hui les « racisés » d’outre-Méditerranée ou les non-hétérosexuels, que celui qui eut lieu entre Rosa Luxembourg et les Bundistes. Rosa Luxembourg critiquait le Bund à partir d’une position universaliste et internationaliste et rejetait l’idée d’une organisation socialiste séparée pour les juifs de Pologne et de Lituanie en accusant le Bund de diviser la classe ouvrière. Ce sémitisme de gauche sans imprégnation religieuse qui a émergé à côté du sionisme et qui s’y opposa durement (comme le montre les affrontements entre Herzl et le Bund), contribua en retour à aiguiser l’antisémitisme, dans une funeste dialectique de l’exaltation des différences ethno-culturelles. Car le Bund, tout comme les révolutionnaires russes d’origine juive (alors que ces derniers, oeuvrant dans le même esprit internationaliste que Rosa Luxembourg, ne mettaient pas en avant leurs origines, bien au contraire) furent souvent accusés de favoriser l’antisémitisme. Ainsi en octobre 1917, le grand rabbin de Moscou se plaignait de ce que : « Ce sont les Trotsky qui font la révolution et ce sont les Bronstein qui en paient les conséquences ». Après la révolution soviétique, la dénonciation du « judéo-bolchevisme » devint d’ailleurs un des éléments-clés de la rhétorique d’extrême-droite.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.