Les ressorts du terrorisme

En ces temps d'intense polarisation sur les processus de radicalisation en liaison avec le terrorisme islamiste, il est utile de prendre une perspective plus large et de s'informer sur de nouvelles approches scientifiques du problème.

Le phénomène terroriste et sa dimension suicidaire ne datent pas d'aujourd'hui et ne sont pas de nature proprement religieuse, ou plus exactement, la motivation religieuse, quand elle existe, n'est pas une explication suffisante.

Les anthropologues et historiens qui ont étudié le développement et le fonctionnement des groupes terroristes ont mis en avant un certain nombre de traits communs et en particulier trois éléments saillants:

1°) la fusion des personnalités individuelles avec celle du groupe de référence, ce qui relativise toutes les descriptions de supposés "loups solitaires": que le groupe auquel un terroriste s'identifie fusionnellement n'ai qu'une existence virtuelle voire carrément fantasmée ne signifie pas que ce mécanisme de fusion n'existe pas. Ce mécanisme de "dépassement de soi" dans le groupe est un élément nécessaire du consentement au sacrifice de sa propre vie qu'implique l'action terroriste ;

2°) le caractère ressenti comme sacré de la cause à laquelle le terroriste se dévoue. L'adhésion à des valeurs perçues comme sacrées (c'est-à-dire non échangeables) permet aussi à leurs détenteurs d'apparaître aux yeux du reste du groupe comme muni d'une force spirituelle particulière ayant valeur de modèle, et à cet égard, la ferveur religieuse n'est pas la seule pourvoyeuse de sacré à vocation d'exemplarité: la ferveur nationaliste des nationalistes serbes des années 1910 ou des militants de l'IRA de 1920, tout comme la ferveur révolutionnaire des anarchistes de "la Belle Epoque", des narodniki (populistes) et socialistes-révolutionnaires russes, ou, plus près de nous, des militants de la RAF et des Brigades Rouges nous rappellent que le sacré n'est pas que religieux ;

3°) la déshumanisation des cibles. Cet ingrédient permet au terroriste de supprimer toute compassion envers ses victimes et correspond à deux mécanismes complémentaires:

a) l'identification des victimes aux coupables d'exactions réelles ou supposées envers le groupe de référence et/ou la cause sacrée. Ceci permet de poser l'acte terroriste comme une revanche ou une juste punition. Ainsi, les anarchistes des années 1880-1900 trouvaient une partie de leur justification dans le massacre des Communards, tout comme les djihadistes d'aujourd'hui prétendent venger les souffrances des peuples irakiens ou syriens ;

b) l'imprégnation par des stéréotypes négatifs à l'égard des populations-cibles. Le terroriste peut ainsi étendre sa définition des coupables au-delà du seul ensemble des responsables directs et passer des attentats ciblés (que pratiquaient, par exemple, les Socialistes-Révolutionnaires ou la RAF et les Brigades Rouges) aux attentats de masse (plus fréquents chez les terroristes à justification religieuse ou nationaliste). Lorsqu'un autre groupe social, religieux ou national est perçu comme menaçant pour l'identité ou l'intégrité du groupe de référence, éliminer physiquement des membres de cet autre groupe devient un objectif logique.

Contrairement à une autre illusion répandue, la plupart des terroristes individuels ne sont pas des déséquilibrés mais des gens a priori "normaux". Ils partagent néanmoins la caractéristique commune d'être intégrés dans un réseau familial et amical dont les liens servent à renforcer l'allégeance exclusive à un groupe fermé.

Compte tenu de tout ce qui précède, la lutte militaire actuellement menée "contre le terrorisme" est vouée à l'échec et ne fait que nourrir à coups de victimes dites "collatérales" ce qu'elle prétend combattre.

Quant aux programmes dits de "déradicalisation", la plupart du temps fondés sur des séances de dialogue en tête-à-tête ou en petits groupes avec des psychologues généralistes (et de plus généralement dépourvus du bagage socio-culturel et historique qui leur serait nécessaire pour une interaction "de plain-pied" avec les "radicalisés"), ils échouent lamentablement faute de prendre en compte l'ensemble de ces caractéristiques et en particulier le fonctionnement "en réseau" des allégeances préalablement construites.

Cela ne signifie pas que tout espoir soit perdu: les expériences d'engagement dans des tâches collectives et inclusives au sein de groupes mixtes permettant de dépasser les stéréotypes dans la poursuite de buts communs (compétitions sportives, projets scolaires, animation culturelle...) sont généralement considérées comme des moyens efficaces de dépasser les crispations identitaires, même si elles ont surtout une valeur prophylactique plus que curative.

En parallèle, il faut développer une approche plus scientifique de la mobilisation des capacités d'empathie et de compassion, qui sont les meilleures barrières contre le passage à l'acte terroriste chez les "radicalisés".

Des chercheurs du Max Planck Institute de Leipzig ont récemment développé avec 300 volontaires un programme d'entraînement nommé ReSource visant à développer à la fois la capacité d'attention, l'empathie et la compassion. L'originalité de leur démarche est que le résultat de cet entraînement est évalué en mesurant (grâce à un scanneur à résonance magnétique nucléaire) le développement de deux chemins cérébraux identifiés comme impliqués dans les comportements pro-sociaux, Ils ont pu déterminer que l'activation simultanée de ces deux voies de communication neuronales correspond bien au développement d'attitudes prosociales larges fondées à la fois sur la compassion (qui est au départ spontanément limitée au groupe de référence) et sur une mise en perspective cognitive permettant l'extension de la compassion vers des étrangers au groupe de référence.

Mesurer objectivement ce type de changements cérébraux permettrait d'éviter un des principaux écueils des programmes de déradicalisation menés en prison ou en "centre fermé": la simulation d'un changement d'attitude pour obtenir d'être libéré.

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