L'économie argentine en chute libre

En conformité avec les inquiétantes statistiques macro-économiques, une réalité quotidienne qui s'assombrit de jour en jour.

La lénifiante propagande gouvernementale sur le caractère passager de la crise financière (ponctuée par deux dégringolades du peso en mai puis en août) est complaisamment relayée par la presse et la plupart des médias audio-visuels qui sont, comme chez nous, la propriété d'une poignée d'oligarques: à entendre Macri et ses ministres, la crise de change est terminée et la situation économique va s'améliorer dès l'an prochain.

Cette prédiction n'est qu'un voeu pieux et tout le monde se rend bien compte que Macri n'a guère de chance d'être réélu si la situation ne s'améliore pas de manière perceptible d'ici mi-2019, car les primaires d'août suivies des présidentielles en octobre n'accordent pas davantage de marge de manoeuvre au gouvernement actuel.

Le groupe dominant de l'oligarchie locale (dénommé « le cercle rouge ») s'agite d'ailleurs pour trouver un plan B, c'est-à-dire un(e) candidat(e) présidentiel(le) de remplacement qui continueraient de servir au mieux les intérêts de la classe dominante tout en étant moins décrédibilisé que Macri dans l'opinion; à ce petit jeu, c'est la gouverneure de Buenos Aires Maria-Eugenia Vidal qui fait la course en tête, à égalité avec le très manoeuvrier Miguel Pichetto, chef de file législatif de la droite péroniste FMI-compatible.

Mais si, comme je le pense, après 18 mois de récession déjà bien entamés, l'Argentine risque de rester en stagflation (croissance faible ou nulle et inflation élevée) pendant encore deux à trois ans, les calculs de tous ces prétendants seront rapidement frappés d'obsolescence.

La très minoritaire presse d'opposition (le quotidien Pagina/12, la radio AM750 et le canal C5N, auxquels il convient d'ajouter les sites El Destape de R.Navarro et El Cohete a la Luna de H.Verbitzky) et, dans une moindre mesure, Radio Diez et le journal Perfil s'inscrivent en faux contre l'espoir d'un rebond rapide en s'appuyant à la fois sur les données statistiques (les dernières prévisions font état pour 2018 d'une récession de 2,6%combinée avec une inflation de 48% et pour 2019 de 1,6% de récession et 30% d'inflation) et sur les témoignages quotidiens de réductions d'effectifs, faillites d'entreprises, fermeture de petits commerces, explosion de la violence et de la criminalité liées à la précarité, à la misère et au narco-trafic dans les quartiers populaires.

Bref, l'ensemble des ingrédients qui ont amenés Bolsonaro au pouvoir dans le pays voisin.

Lors d'un dîner de famille samedi dernier, on m'a signalé qu'un de mes récents billets publié sur ce blogue avait été mentionné par Victor Hugo Morales (un commentateur sportif devenu une des figures de proue médiatiques de l'opposition au néo-libéralisme ambiant) dans son émission matinale sur AM750 et repris le même soir sur C5N.

Il paraît qu'à cette occasion j'avais été décrit comme un « économiste français »... J'ai rassuré et fait rire mes interlocuteurs perplexes en leur expliquant que tout comme Dujovne, Caputo, Sturzenegger et compagnie j'étais un économiste-bidon (« un economista trucho »).

Les Argentins moyens que je rencontre sont partagés entre l'inquiétude devant la gravité de la crise économique, perceptible à travers la réduction de pouvoir d'achat qu'ils vivent au quotidien (la perte de pouvoir d'achat sera cette année de 10 à 15% pour les salariés) et l'espoir d'un redémarrage alimenté par quelques rares bonnes nouvelles: grâce aux pluies de printemps, les récoltes de soja, de maïs et de blé s'annoncent abondantes et la remontée des cours mondiaux du gaz et du pétrole va faciliter la mise en exploitation des immenses gisements patagoniques de Vaca Muerta (l'Argentine devrait rapidement redevenir auto-suffisante en gaz puis exportatrice nette à horizon de trois à cinq ans).

La chute brutale du peso a redonné de la compétitivité à des secteurs pouvant rapporter des devises fortes comme le tourisme ou le développement logiciel (seulement 1 milliard de dollars de ventes extérieures actuellement contre 8 milliards pour les exportations agricoles mais avec un potentiel de croissance et surtout une valeur ajoutée bien supérieures: ce n'est pas pour rien que Google a ouvert il y a déjà quelques années un centre de développement en Argentine).

En attendant que ces perspectives de rebond se concrétisent, la crise s'approfondit: telle relation qui gérait un restaurant et en approvisionnait deux autres a vu ces trois sources de revenu disparaître en quelques semaines. Une autre qui travaille dans des activités de services aux entreprises voit ses clients de l'industrie et du commerce convoquer les uns après les autres leurs fournisseurs pour négocier un allongement des délais de paiement et éviter ainsi la faillite. Pour le moment.

Les taux d'intérêts de 70% sur les Leliqs qui ont fait un peu baisser le dollar depuis quelques semaines étouffent complètement l'économie productive au seul profit des banques et des gros possédants.

Les taux de crédit devenus prohibitifs  (plus de 100% annuel sur les cartes de crédit) conduisent la classe moyenne à se défaire d'une partie de son épargne de précaution en dollars placés « sous le matelas » (« bajo el cochon ») plutôt que de faire chauffer les cartes de crédit comme ils en avaient pris l'habitude.

Comme le disait cyniquement l'autre jour un économiste argentin: « Quand les Argentins ont faim, le dollar baisse ».

D'après mes interlocuteurs, du fait de la division et de l'inanité de l'opposition, Macri garde quelques chances de se succéder à lui-même, d'autant plus que tout le monde se rend compte que l'Argentine est maintenant totalement ligotée par l'accord passé avec le FMI. Personne n'a non plus envie d'un retour de Cristina Kirchner car sauf une petite minorité d'inconditionnels, personne ne doute de la réalité des accusations de corruption à l'encontre du clan Kirchner. Les derniers sondages donnent CFK en tête au premier tour mais battue par Macri au second.

Même les anti-macristes les plus farouches (ceux qui écoutent AM750 le matin et regardent C5N le soir) sont désemparés devant l'absence de débouché politique à la colère sociale, colère qui se traduit par une montée des violences tribales en tous genres (cette fin de semaine, un jeune garçon est mort en plein centre ville parce qu'il portait un maillot de Boca Juniors) et du racisme qui comme au Brésil s'exprime de plus en plus ouvertement envers les « negros de mierda ». Et ce ne sont pas les discours de la ministre de l'intérieur en faveur d'une libéralisation du port d'arme qui vont améliorer les choses.

Et pourtant, mes amis me semblent encore sous-estimer le risque d'une dérive à la brésilienne vers une régression tribale se traduisant politiquement par un nationalisme xénophobe et violent.

Nous en reparlerons dans six mois, lorsque les candidats susceptibles de remporter l'élection présidentielle commenceront à se détacher.

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