Iran-USA: principes d'une nouvelle guerre asymétrique

Des phraseurs apocalyptiques en provenance de divers horizons nous alertent de plus en plus souvent sur le risque de survenue de la prochaine "Der des ders" mais la guerre est déjà en cours et ne ressemble pas aux guerres passées.

Il convient tout d'abord d'éviter les comparaisons, médiatiquement excitantes mais sans réel fondement stratégique, avec le déclenchement de la première guerre mondiale ou de la seconde.

Premièrement, qu'on le déplore ou qu'on s'en réjouisse, il n'existe pas aujourd'hui deux systèmes d'alliances aux poids militaires comparables comme l'étaient en 1914 les Empires Centraux, d'une part, et l'alliance franco-anglo-russe, d'autre part. Il y a une seule entité impériale ayant à la fois la puissance militaro-industrielle et les capacités de projection nécessaires à une guerre lointaine de longue durée: c'est tellement vrai que la France et ses alliés européens ont renoncé à intervenir en Syrie dès lors que les USA refusaient de s'engager à y participer (contrairement à ce qui s'était passé en Libye où l'opération aérienne franco-anglaise avait bénéficié du support logistique et des moyens de renseignement des Américains).

Seules la Russie, et dans une moindre mesure la France, possèdent présentement quelques capacités de projection autonome, mais d'une portée limitée qualitativement et quantitativement, et sans comparaison avec les énormes moyens que peuvent déployer les USA lorsqu'ils le jugent nécessaire, y compris en limitant leur engagement humain à grand renfort de drones et autres moyens de frappe dite "chirurgicale".

Ceci ne veut pas dire que les USA peuvent gagner toutes les guerres qu'ils livrent en terre étrangère, car comme le rappelait l'ancien marine Anthony Swofford (auteur du remarqué "Jarheads" inspiré de sa participation à la guerre d'Irak) dans son article "Clean War is bad war" du numéro spécial de novembre-décembre de la MIT Technology Review: "La passion pour les nouvelles technologies militaires est une insidieuse tentative de nos dirigeants et de nous-mêmes de se tenir à distance des considérations morales et des coûts sociétaux de mener une guerre. Ceci n'est pas un argument anti-intellectuel ou anti-technologique. Je ne suis pas un bidasse qui pense que les guerres ne peuvent être gagnées qu'avec des troupes au sol. Cependant, toutes les guerres doivent en dernière instance être gagnées avec des troupes au sol. Le problème n'est pas la technologie mais les erreurs d'appréciation auxquelles elle nous conduit invariablement. Si mener une guerre est comme activer son smartphone pour commander de l'épicerie ou poster un mème sur Instagram, en quoi cela peut-il être mal?"

La première limitation à la capacité d'action militaire des USA est auto-engendrée: c'est le refus populaire d'une guerre coûteuse en pertes humaines, par exemple lorsque des manifestations de masse ont provoqué leur retrait du Vietnam. Le déploiement grandissant de moyens (semi-)automatisés est donc la démarche adoptée par le complexe militaro-industriel pour éviter de buter sur cet obstacle relevant de la politique intérieure. Il faut aussi noter que cette limitation par l'opinion publique existe même dans des pays non-démocratiques, comme on l'a vu avec le retrait soviétique d'Afghanistan.

La seconde limitation est évidemment le risque d'un dérapage vers une guerre nucléaire. L'évolution récente de la doctrine américaine vers la possibilité de l'emploi de moyens nucléaires en première intention ne fait en réalité qu'officialiser ce que l'on peut appeler la "doctrine Hiroshima-Nagasaki". Contrairement à beaucoup, je n'ai aucun doute que demain, au Proche-Orient ou ailleurs, les dirigeants américains n'hésiteraient pas à faire un usage limité de leurs armes nucléaires afin d'éviter de mener une guerre longue et coûteuse en hommes: plus qu'un Etat-voyou, les Etats-Unis sont depuis toujours (cf. la Conquête de l'Ouest) l'Empire de la Barbarie Rationalisée.

Mais la probabilité que cela débouche sur une guerre généralisée synonyme d'annihilation totale est nulle. La Russie possède à la fois la volonté politique et la puissance de feu nécessaire pour dissuader les USA de mener à son encontre une attaque préventive massive. Or la Russie ne considère pas l'Iran comme géo-stratégiquement sensible pour elle (contrairement à l'Ukraine et à la Biélorussie). Autrement dit, à rebours de ce que certains semblent croire, il faut admettre que, même si quelques bombes nucléaires tombaient sur l'Iran, la Russie certes protesterait (et elle ne serait pas la seule...) mais elle ne bougerait pas militairement (au-delà de l'élévation préventive du niveau d'alerte de ses propres moyens stratégiques de dissuasion.)

Quant à la Chine, elle n'a pas plus que les Européens les moyens de s'opposer aux diktats américains: elle a d'ailleurs, tout comme les Européens, renoncé à acheter du pétrole iranien du fait des menaces américaines de sanctions économiques. D'autre part, une action iranienne d'envergure comme l'interruption de la circulation des pétroliers dans le détroit d'Ormuz ne serait pas soutenue par la Chine, qui est très dépendante du pétrole du Golfe.

Les dirigeants iraniens sont très conscients de tout cela et se contenteront donc de poursuivre leur démarche de guerre asymétrique contre les USA et leurs alliés européens et proche-orientaux à coups de soutien limité mais efficace à tous leurs propres alliés dans la région (milices chiites irakiennes, Hezbollah, Assad, Houthis du Yemen), soutien éventuellement complété par des cyberattaques dont l'origine réelle est toujours difficile à tracer voire par quelques attentats ciblés menés par procuration afin de venger symboliquement la mort de leur général (parmi ceux qui voyagent beaucoup en dehors des USA, le secrétaire d'Etat Mike Pompeo ou bien Jared Kushner, le gendre ultra-sioniste de Trump, seraient pour eux des cibles de premier choix).

Un nouvel élément important de ce type de stratégie est la notion de "dénégation plausible", mise en oeuvre par Poutine en Crimée ou en UKraine de l'Est: les Russes qui y servaient aux côtés des rebelles du Donbass, par exemple, étaient volontiers présentés comme des hyper-patriotes de la Grande Russie, de sympathiques mais incontrôlables volontaires individuels (ce qui était d'ailleurs vrai en partie, et contribuait à la plausibilité des dénégations d'intervention directe). Contrairement aux opérations classiques de type "false flag" inaugurées par les nazis à l'encontre de la Pologne, puis employées par les USA en Asie du Sud Est (incident du Golfe du Tonkin) ou par Israël en Egypte (affaire Lavon) elles n'ont pas pour but de justifier une action militaire ouverte mais ont au contraire vocation à demeurer dans la zone grise de l'incertitude.

Cet aspect des guerres contemporaines de basse intensité est mis en relief dans le même numéro de la MIT Technology Review par Sean McFate, un ancien militaire devenu universitaire, sous l'appellation de "shadow war". Et il prévient les dirigeants étatsuniens que: "Il n'y a pas de missile qui réparera la situation politique en Syrie ou à Taïwan. Mais c'est notre façon de raisonner. C'est pourquoi nous sommes à la peine."

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