Juifs et anti-juifs (2/2) : une allégorie polychromatique

De récents événements ont ravivé le débat sur le sens des mots antijudaïsme, antisémitisme et antisionisme. En voici une allégorie colorée, suivie en guise de conclusion d’une réflexion sur les formes que pourrait prendre la disparition de l’État d’Israël.

Les trois dipôles que sont l’(anti)sémitisme, l’(anti)judaïsme et l’(anti)sionisme constituent allégoriquement trois couleurs fondamentales qui peuvent se combiner de mille façons : à partir du jaune, du rouge et du bleu on obtient toutes les autres couleurs.

Le jaune s’impose d’emblée pour représenter l’antisémitisme et son sinistre marquage étoilé, tout comme le bleu sioniste ressort du drapeau israélien (mais aussi de ce ciel qui s’étend sans frontières sur une Palestine qu’il faudra bien un jour réorganiser comme un lieu de partage débarrassé des antagonismes ethno-religieux). Quant au rouge du sang versé et du feu éternel, il est commun à toutes les mythologies religieuses monothéistes.

À leur maximum d’intensité, ces trois couleurs produisent du noir, le noir qu’arboraient les racistes antisémites les plus acharnés, depuis les Cent-Noirs des pogroms tsaristes jusqu’aux chemises et uniformes noirs des fascistes et des nazis et aux turbans noirs des ayatollahs, mais aussi à l’inverse ce noir qui habille les communautaristes juifs ultra-religieux et ultra-sionistes qui sont des racistes anti-arabes aussi virulents que les racistes anti-juifs du monde arabe.

Dans le monde tel qu’il est aujourd’hui, ces trois couleurs se mélangent en une infinité de nuances dont je n’évoquerai que quelques unes, celles qui me semblent les plus emblématiques de certains schémas idéologiques comme de certaines trajectoires individuelles.

Prenons d’abord la combinaison violette (bleu + rouge), très courante à gauche, de l’anti-judaïsme et de l’anti-sionisme : elle procède de deux ingrédients idéologiques appartenant à la tradition révolutionnaire : l’athéisme et l’anti-colonialisme. Autrement dit, ce qui distingue cette gauche « violette » de ce que certains appellent les « rouge-brun » c’est le caractère non-spécifique de son opposition aux juifs ; l’hostilité au judaïsme n’y est qu’un reflet d’une hostilité plus globale à toutes les religions révélées : contrairement à l’anti-judaïsme traditionnel des chrétiens ou des musulmans, elle ne cible pas spécifiquement la religion juive. De même, l’anti-sionisme de gauche découle au départ d’une opposition de principe à toute oppression coloniale et non pas d’un ciblage exclusif d’Israël.

Ceux qui à partir de ces postures universalistes se « brunissent » en glissant vers l’antisémitisme le font en développant une polarisation exclusive sur les juifs et sur Israël puis en ramenant tous les juifs à une essence commune, essentialisation qui est toujours à la base de tous les racismes. Le fait que la vaste majorité des juifs vivant en dehors d’Israël, à commencer par les plus pratiquants sur le plan religieux (qui sont aussi les plus à droite sur l’échiquier politique), soient attachés affectivement à Israël (du fait aussi de liens familiaux avec des colons israéliens) et soutiennent plus ou moins inconditionnellement la politique de son gouvernement favorise évidemment ce glissement, mais il a souvent d’autres causes sous-jacentes comme l’imprégnation plus ou moins consciente par des stéréotypes anti-juifs anciens, hérités de l’antijudaïsme religieux ou de l’antisémitisme racial du 19ème siècle.

Il y avait autrefois en France une droite orange (jaune + rouge) qui combinait chez Maurras et d’autres l’antijudaïsme et l’antisémitisme, au nom d’un catholicisme d’État se référant à la tradition gallicane, d’une part, et, d’autre part, en raison d’une vision raciale de la judéité comme irréductible aux valeurs maurrasso-barrésienne d’enracinement national sur un territoire (la figure du Juif Errant apatride est récurrente dans cette littérature-là).

Cette vieille droite-là s’est beaucoup affaiblie, même si la vision qu’elle proposait des juifs reste vivace dans certains milieux catho-réacs. En dehors de l’opprobre qu’a durablement jeté sur le maurrassisme son soutien au régime de Pétain, il y a une autre explication à cet affaiblissement de cette idéologie : le fait qu’à travers la création d’Israël, des juifs se soient munis d’un Etat-nation « bien à eux » invalide un argument central de l’antisémitisme maurrassien qui était l’absence d’enracinement des juifs sur un territoire. C’est ainsi que l’on peut trouver aujourd’hui de fervents soutiens d’Israël et du sionisme dans une extrême-droite pour qui les Juifs se sont en quelque sorte « normalisés » en se constituant en Etat-nation (et aussi et surtout parce que l’extrême-droite contemporaine est davantage islamophobe que judéophobe et considère les juifs comme un moindre mal par rapport à l’environnement arabo-musulman.) On a en fait affaire ici à une droite nationaliste identitaire fortement déchristianisée (même si elle continue de se réclamer d’un catholicisme de façade par souci de marquer son opposition à l’islam) qui a vis-à-vis des juifs glissé de la négativité à la positivité et ainsi de l’orange au vert (jaune + bleu) en combinant le maintien d’une vision essentialiste d’un peuple juif distinct des autres peuples (vision commune au sémitisme et à l’antisémitisme) et le soutien à l’enracinement territorial de ce peuple en Palestine. Cette droite « verte » s’est cristallisée en écho à la représentation symbolique « verte » du colon israélien comme jardinier du désert (mais aussi et surtout en contrepoint de la menace que représente pour elle le vert de l’islam.)
Mais les pulsions négatives et les racines « orange » de cette droite-là ne sont jamais bien loin, et certains s’entendent à combiner sur l’air connu du « chacun chez soi » leur soutien affiché à Israël et une hostilité latente à la présence des juifs en France.

On voit ainsi qu’une polarisation négative peut venir se reconfigurer dans un schéma positif et inversement et que des visions opposées peuvent s’alimenter aux mêmes présupposés idéologiques, comme la notion assez communément acceptée de « peuple juif » dont Shlomo Sand conteste la validité.

Personnellement, j’ai tendance à penser qu’à notre époque un peuple existe moins par une définition ethno-culturelle objectivable que par l’auto-institution que produit le sentiment subjectif d’une communauté de destin ; en ce sens, on peut dire que la Shoah a produit l’unification d’un peuple juif qui, comme le rappelle justement Sand, n’existait pas auparavant : il n’y avait pas réellement de langue commune à tous les juifs puisque l’hébreu restait confiné à la liturgie avant de devenir la langue officielle d’Israël, et le sentiment d’une communauté de destin n’existait pas non plus (en témoigne l’attitude pleine de préjugés antisémites de juifs assimilés comme Irène Némirovsky).
Après 1945, beaucoup des juifs survivants se sont ralliés au sionisme et le refus du bundiste Marek Edelman, fidèle jusqu’au bout à son sémitisme démocratique, socialiste et anti-sioniste, d’émigrer en Israël fut l’exception plutôt que la règle. Ainsi, contrairement à Shlomo Sand, je pense qu’il y existe bien aujourd’hui un peuple juif, construction historique récente qui résulte paradoxalement de la Shoah et de l’actualisation institutionnelle de l’utopie sioniste qui en est issue.
Ainsi le peuple juif qui n’était avant la seconde guerre mondiale guère plus qu’un signifiant vide proposé par la propagande sioniste est désormais devenu une réalité socio-culturelle et a pris la forme d’un halo diffus centré sur les israéliens juifs, et ce à travers le sentiment d’intensité variable d’une double communauté de destin, avec Israël qui lui donne son ancrage institutionnel dans le système international des Etats, d’une part, et avec une large partie de la diaspora juive, d’autre part.

De nombreux citoyens d’origine juive demeurent en dehors de cette construction mais justement parce qu’ils ne participent pas aux institutions communautaires religieuses et/ou sionistes qui prétendent parler au nom de tous les juifs, ils demeurent peu visibles.

Pourtant, l’Etat d’Israël en tant que construction coloniale récente basée sur la spoliation des autochtones et leur maintien en situation d’infra-droit est très probablement voué à disparaître dans sa forme actuelle.
Les leçons de l’histoire sont claires : les seules colonisations de peuplement qui ont réussi dans la durée à imposer et maintenir leur domination sur les autochtones sont celles qui ont démarré très tôt : au 16ème siècle pour les colonisations espagnole et portugaise de l’Amérique Latine et la colonisation hollandaise de la région du Cap, au 17ème pour les colonisations anglaise et française de l’Amérique du Nord.

Toutes les autres tentatives d’implanter des colonisations occidentales de peuplement ont échoué, et les juifs américains ou européens intoxiqués par la propagande sioniste qui partent s’installer en Israël me semblent souffrir de la même myopie géopolitique que les Français qui partaient s’installer en Algérie dans les années 1930 à 1950 : ceux qui croient à la viabilité et à la pérennité d’un Grand Israël sont dans la même illusion et le même aveuglement que ceux qui croyaient à la pérennité de l’Algérie Française.

Mais la disparition d’Israël en tant qu’Etat juif ne prendra pas la forme d’un gigantesque Massada 2.0 comme feignent de le croire les sionistes. Selon la capacité de la politique israélienne à évoluer, et corrélativement celle de leurs partenaires arabes, deux scénarios sont raisonnablement envisageables : une évolution à la sud-africaine où des concessions politiques majeures consenties à temps ont permis aux héritiers d’origine européenne du système colonial d’apprendre à cohabiter à égalité de droits avec les anciens colonisés, de conserver leur statut économique privilégié, et même de rester majoritaires dans certaines zones (comme la région du Cap).

L’institutionnalisation de ces nouvelles relations pourrait prendre diverses formes, par exemple celle d’une grande Palestine multi-confessionnelle offrant des garanties de partage du pouvoir à ses différentes communautés selon le schéma toujours en vigueur au Liban.

Mais pour que ce scénario se réalise, il faudrait qu’émergent un Mandela arabe et un De Klerk juif et l’on en est malheureusement très loin... À ce jour, la campagne BDS, comme autrefois la campagne anti-Outspan visant à fragiliser politiquement et économiquement le régime sud-africain pour l’obliger par des moyens pacifiques à évoluer, me semble l’outil le plus efficace pour faire bouger les choses.

L’autre scénario, que chaque durcissement des antagonismes ethno-religieux rend plus probable à terme de quelques décennies, serait une évolution à l’algérienne : le retour plus ou moins précipité d’une grande majorité des colons juifs occidentaux vers leurs pays et régions d’origine (essentiellement l’Union Européenne, l’Amérique et la Russie). Si un tel scénario devait se produire, il aurait des causes géopolitiques et économiques plutôt que le succès politique d’une improbable insurrection militaire (rappelons au passage que l’insurrection algérienne avait été défaite militairement avant de gagner politiquement sa bataille contre le colonialisme français.)

La colonisation de l’Algérie par la France a duré 132 ans, la colonisation de la Palestine par les juifs sionistes européens a commencé il y a environ un siècle et il me paraît peu probable qu’Israël parvienne à battre le record établi par l’Algérie Française pour trois raisons principales :

1°) la montée en puissance de pays comme la Chine ou l’Inde qui n’étaient pas parties prenantes au lancement de la colonisation sioniste et dont la population n’est pas sous l’emprise idéologique de la mythologie biblique, ce qui y rend la propagande sioniste inefficace.

2°) la réduction du poids géopolitique des USA et de l’Europe, déjà très visible dans le règlement des conflits en cours du Proche-Orient.

3°) la destruction de Daech et les progrès encore peu visibles mais réels de la sécularisation dans le monde musulman, en particulier en Iran où la demande de séparation de la religion et de l’État a beaucoup progressé dans les nouvelles générations. Si ce processus se poursuit, il deviendra de plus en plus difficile pour le gouvernement israélien d’agiter l’épouvantail islamiste pour refuser toute évolution.

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