Le prix du pétrole en 2019 et après

Il y a exactement un an https://blogs.mediapart.fr/michel-delarche/blog/071217/le-petrole-au-palier-de-60-dollars-le-baril , j’estimais qu’au cours de l’année 2018 le pétrole resterait globalement dans une fourchette de 55 à 65 dollars le baril.

Il y a exactement un an, j’estimais qu’au cours de l’année 2018 le pétrole resterait globalement dans une fourchette de 55 à 65 dollars le baril, sans négliger les possibles embardées à la baisse ou à la hausse liées à l’accroissement de volatilité provoqué par le pétrole non-conventionnel. à la nature intrinsèquement spéculative des marchés pétroliers (plus de 95 % des transactions n’ont aucune contrepartie physique), et aux éventuelles secousses géopolitiques pouvant survenir au Proche-Orient.

Secousse géopolitique il y a eu, du fait de l’embargo lancé par Donald Trump contre l’Iran. En juin dernier, j’avais relevé l’impact de l’embargo trumpien et son corollaire d’augmentation de la production du pétrole de schiste américain.

Cependant le cours actuel de 63 dollars pour le Brent (53 pour le WTI), tout comme les cours moyens sur l’année (de l’ordre de 67 pour le Brent et de 58 pour le WTI) montrent que la fourchette que j’avais envisagée était robuste, de même que le palier évoqué alors de 70 dollars qui n’a été que très brièvement dépassé pendant quelques semaines.

Je prévoyais aussi l’an dernier une remontée progressive des cours en 2019-2020, du fait du sous-investissement des trois dernières années, et les principaux arguments que j’évoquais à l’époque restent valides, à savoir :

a) l’accord OPEP-Russie d’auto-limitation de l’extraction pour faire remonter les cours (accord qui vient d’être renouvelé jusqu’à fin 2018) : cet accord vient d’être prolongé de 6 mois.

b) les difficultés politiques internes de certains gros producteurs (Vénézuela, Nigéria, Irak…) : le Vénézuela continue de s’enfoncer, et les principales zones pétrolières du Nigéria et de l’Irak ne sont toujours pas suffisamment stabilisées politiquement pour vraiment relancer leur production.

c) les difficultés économiques et techniques propres à certains segments de production (pétrole de schiste ou offshore profond sur les sites marginaux) : du fait des problèmes de trésorerie des petits opérateurs, la prise de contrôle progressive de l’extraction de pétrole de schiste par les grandes compagnies conventionnelles se poursuit, ce qui réduit un peu les problèmes immédiats de rentabilité, car ces grosses compagnies ont les moyens de gérer leur courbe d’apprentissage sur un horizon de plusieurs années, mais pas ceux de la logistique de production et d’acheminement (sable, eau, oléducs). La récente décision de l'Alberta de réduire de 325000 Bpj son rythme d'extraction par manque de capacité d'acheminement vers les USA témoigne de la réalité du problème.

Je précisais aussi que : « La stratégie de l’OPEP et de ses alliés va donc être de maintenir la pression sur les pétroliers étatsuniens non-conventionnels en maintenant le plus longtemps possible les prix au dessous de 70 dollars/baril. » Cette stratégie arabo-russe qui consiste à essayer de maintenir le cours du pétrole en-dessous (mais proche) de 70 dollars reste à l’ordre du jour, comme le montre l’accord conclu ce jour même à Vienne.

Pourquoi les gouvernements séoudien et russe dont les coûts moyens de production sont respectivement de l’ordre de 5-10 et 10-20 dollars le baril veulent-ils maintenir des cours aussi élevés ? D’abord, parce qu’ils ont besoin de beaucoup d’argent pour satisfaire les besoins de leur population avec des produits importés qui nécessitent des devises et aussi pour investir dans d’autres secteurs ; ensuite, parce qu’ils ont besoin de gérer des compromis explicites ou implicites avec d’autres producteurs dont les coûts sont plus élevés, d’une part, et avec leurs clients que sont les pays importateurs, d’autre part. Comme je l’ai déjà expliqué, conserver le prix du pétrole dans la zone des 60-70 dollars satisfait à peu près tout le monde.

Quant à l'embargo mis en place par Trump, il n'est que partiel, puisque Trump a "autorisé" (en fait, il n'avait pas les moyens politiques de faire autrement) les deux gros acheteurs de pétrole iranien que sont l'Inde et la Chine à poursuivre leurs importations, ce qui réduit fortement l'impact de son embargo en termes de réduction de l'offre globale (et d'ailleurs l'accord passé ce jour entre les membres de l'OPEP dispense l'Iran de réduire sa production, puisqu'à cause de l'embargo américain, elle n'entrera pas en compétition sur les marchés occidentaux avec l'offre de ses partenaires.)

Cependant, malgré les objurgations de Trump qui réclame une baisse des cours (cela pourrait sembler a priori contradictoire avec la bonne santé des pétroliers américains, mais les majors américaines qui comptent parmi les principaux soutiens de la Droite américaine et de Trump en particulier ne semblent pas s’en émouvoir beaucoup...), le prix du pétrole remontera progressivement (en moyenne annuelle, car la volatilité restera bien présente) et une nouvelle fourchette moyenne de 70 à 80 dollars le baril devrait devenir d’actualité d’ici à 2020, accompagnée d’un accroissement de la volatilité.

Néanmoins, malgré les inquiétudes de certains (y compris, en octobre dernier, celles d’une certaine Martine Orange, qui s’est à mon avis un peu trop précipitée sur ce coup-là, victime de l’intox des spéculateurs), il me paraît peu probable que les prix remontent durablement au-delà de 100 dollars le baril, même à l’horizon 2025-2030, car différents facteurs vont à ce terme de 5 à 10 ans contribuer à faire stagner puis à réduire la demande de pétrole :

- la (très progressive) montée en production des véhicules électriques (NB : l’ensemble des modes de transport absorbe actuellement de l’ordre de 60 % de la production du pétrole, dont le transport terrestre représente la plus grosse part).

- une inévitable réforme de la fiscalité des carburants, incluant la taxation du kérosène aéronautique et du fuel maritime (malgré la forte résistance des lobbies correspondant), ce qui réduira la demande des secteurs présentement non-taxés.

- le développement des énergies renouvelables dans la production d’électricité (les centrales thermiques consomment actuellement de la production de pétrole).

- le remplacement du plastique issu de la pétrochimie par des matériaux biodégradables.

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