Argentine: de la piste syrienne à la piste iranienne

J'ai trouvé injustes certaines critiques de l'ultra-gauche anti-impérialiste à l'encontre du papier paru hier sur Médiapart qui était un rappel sommaire mais équilibré des faits et hypothèses autour de l'affaire Nisman (j'ai ajouté quelques précisions en commentaire de cet article).

Cela dit, la plupart des jeunes journalistes du XXIème siècle sont plus entraînés à la réactivité qu'à l'approfondissement et je voudrais ci-après ajouter quelques précisions sur les manipulations qui ont conduit à l'abandon de la piste la plus prometteuse (la piste syro-libanaise) au profit de la piste iranienne. J'y joindrai quelques liens vers des sources anciennes issues de mes archives personnelles sur le sujet (mais même sur Internet certaines sources finissent par disparaître au fil du temps).

Dans les jours qui ont suivi l'attentat de l'AMIA le juge Galeano chargé de l'enquête judiciaire a pu déterminer que la camionnette Renault Trafic blanche qui avait servi à l'attentat avait été volée puis trafiquée par un vendeur de voitures d'occasion nommé Carlos Telleldin et ses associés et mise à disposition d'un certain Kanoore-Edul, fils d'un membre éminent de la communauté syro-libanaise argentine (la famille Edul avait aidé autrefois des réfugiés nazis et le fils avait des liens avec le régime syrien et le Hezbollah libanais). Le suivi des communications téléphoniques démontrait des échanges entre Telleldin et Edul à la date de l'attentat et dans les jours précédents.

Edul père utilisa ses liens personnels et claniques avec Menem (leurs familles respectives étaient originaires du même village de Yabroud) pour empêcher l'enquête de suivre son cours (Anzorreguy chef du SIDE et ses adjoints firent interrompre les écoutes téléphoniques dont le juge avait besoin.)

cf.  http://www.clarin.com/politica/Causa-Amia-Alberto-Kanoore-Edul_0_325167711.html)

En tant que fournisseur du véhicule-bombe, Telleldin (lui même fils d'un ancien militaire membre de l'extrême-droite péroniste connu pour son passé de tortionnaire dans la région de Cordoba) resta néanmoins en prison.

Un beau jour, Telleldin se mit à parler et fit de nouvelles révélations fracassantes mettant en cause l'Iran (des fonctionnaires iraniens liés par ailleurs au Hezbollah furent plus tard mis en cause, mais aucune preuve ne put être fournie contre eux: l'un d'entre eux fut même arrêté au Royaume Uni puis relâché faute de preuves.)

Telleldin (qui passa dix ans en prison puis devint... avocat !) révéla plus tard qu'il avait reçu 400 000 dollars de Corach (ministre de l'intérieur de Menem) via Galeano et un agent du SIDE pour faire un faux témoignage accablant l'Iran (Stiuso dont on parle beaucoup ces jours-ci était déjà dans le circuit dès cette époque).
(cf. http://www.timesofisrael.com/jewish-ex-argentina-minister-faces-probe-in-bombing/)

Menem et quelques autres furent d'ailleurs mis en cause en 2008 par Nisman mais comme souvent en Argentine, les preuves manquaient (car le témoignage du seul Telleldin était évidemment sujet à caution) et tout se termina par un non-lieu.

Telleldin avait aussi mis en cause des membres de la Police Fédérale de Buenos Aires dans le maquillage ou la disparition des preuves matérielles, dont le fameux commissaire Jorge Palacios, que l'inepte Macri, maire de Buenos Aires, choisit néanmoins pour diriger sa nouvelle police municipale il y quelques années (rassurez-vous, bonnes gens, Palacios dut démissionner quasi-instantanément devant les protestations de l'opinion publique.)

Que s'était-il passé ? Le faux témoignage de Telleldin servait les intérêts à court terme de tout le monde (sauf de la mémoire des victimes):

- il éloignait les soupçons qui pesaient sur Menem et la clique syro-libanaise argentine,

- il mettait en cause le bouc émissaire favori des USA et d'Israel, à une époque où l'espoir d'un règlement avec la Syrie dans la foulée de Camp David incitait les Américains et les Israéliens à ménager Assad.

- il fournissait un coupable de rechange aux juges et procureurs paresseux, incompétents ou manipulés (ou les trois à la fois) dont Nisman faisait d'ailleurs partie en 2004 (il fut le seul à ne pas être mis en cause lors du renvoi de Galeano et autres magistrats corrompus, bien qu'il fût alors déjà leur supérieur hiérarchique, donc co-responsable de leur flagrante incompétence pour ne pas dire plus, mais le fait qu'il soit membre de la communauté juive l'a probablement rendu intouchable; à mon avis, il aurait dû au contraire être écarté de l'enquête dès 2004, mais comme il restait le seul après la purge ayant une certaine connaissance du dossier, il fut au contraire promu).

C'est ainsi que, via le SIDE et ses liens avec la CIA et le Mossad, Nisman fut convaincu de regarder du côté de l'Iran plutôt que de la Syrie.

Il faut bien comprendre que cette manipulation visant l'Iran n'a démarré que bien après l'attentat, et qu'il s'agissait de pure opportunisme géopolitique de la part des USA et d'Israël. J'y insiste d'autant plus que les Médiapartiens crédules et/ou nourris de préjugés antisémites trouveront sans peine une foultitude de sites complotistes qui attribuent l'attentat lui-même au Mossad.

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