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Billet de blog 8 févr. 2019

Le conspirationnisme selon Karl Popper

Le philosophe Karl Popper, connu pour avoir mis en avant la réfutabilité comme critère de scientificité, fut le premier auteur à avoir dès les années 1940 utilisé le terme de « conspiracy theory » dans son ouvrage « The Open Society and its enemies ».

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Le philosophe Karl Popper, plus connu pour avoir mis en avant la réfutabilité comme critère de scientificité, fut le premier auteur à avoir dès les années 1940 utilisé le terme de « conspiracy theory » dans son ouvrage « The Open Society and its enemies » mais il l’appliquait de manière très globale à une certaine vision d’ensemble de la société plutôt qu’à la multiplicité de thèses complotistes « sectorielles » qui foisonnent aujourd’hui sur les réseaux sociaux, comme les délires irrationnels sur la nuisibilité de la vaccination (dont la généralisation résulterait d’un complot monté de concert par les autorités de santé et l’industrie pharmaceutique), alors que la baisse du taux de couverture vaccinale a conduit à la réapparition récente dans les pays développés de maladies parfois mortelles.

Popper, juif rationaliste né en Hongrie et réfugié en Angleterre, écrivait son essai en pleine seconde guerre mondiale en tant que « contribution à l’effort de guerre » des démocraties contre le nazisme, selon ses propres termes, et dans ce contexte de lutte à mort contre l'hitlérisme son intérêt pour le conspirationnisme n’était donc pas purement théorique.

Que nous dit Popper ? (Je traduis ici quelques passages se trouvant aux pages 95 et 103 du Tome 2 de son ouvrage, consacré à Hegel et Marx)

Il définit la théorie conspirationniste de la société ainsi: "trouver l’explication d’un phénomène social consiste à découvrir les individus ou les groupes qui ont intérêt à la survenue de ce phénomène (parfois il s’agit d’un intérêt caché qui doit d’abord être dévoilé) et qui ont planifié et conspiré pour qu’il se produise. […] Cette théorie est très répandue ; elle est même plus ancienne que l’historicisme (qui, comme le montre sa forme déiste primitive, est un dérivé de la théorie conspirationniste). Dans ses formes modernes il est, comme l’historicisme moderne, et comme une certaine attitude moderne vis-à-vis des « lois naturelles », un résultat typique de la sécularisation d’une superstition religieuse. La croyance en les dieux homériques dont les conspirations expliquent l’histoire de la Guerre de Troie s’en est allée. Les dieux sont abandonnés. Mais leur position est occupée par des hommes et des groupes puissants – de sinistres groupes de pression dont la malignité est responsable de tous les maux dont nous souffrons – tels que les Sages de Sion, ou les monopoleurs, ou les capitalistes, ou les impérialistes.
Je ne prétend pas que les conspirations n’existent pas. Au contraire, ce sont des phénomènes sociaux typiques. Elles deviennent importantes, par exemple, lorsque les gens qui y croient parviennent au pouvoir. Et les gens qui croient sincèrement savoir comment faire de la terre un paradis sont les plus susceptibles d’adopter la théorie conspirationniste et de s’impliquer dans une contre-conspiration contre des conspirateurs inexistants. Car la seule explication de leur échec à bâtir leur paradis est la mauvaise intention du Diable, qui a directement intérêt à l’enfer. "

Un peu plus loin, Popper, tout en critiquant le prophétisme révolutionnaire de Marx, prend soin de distinguer le point de vue marxien original (ce que Marx appelait son "matérialisme historique") des dégénérescences complotistes contenues dans ce qu’il appelle la « Théorie Conspirationniste du Marxisme Vulgaire » et il décrit ainsi la conception marxienne des rapports sociaux:

"On doit admettre qu’il parle parfois de phénomènes psychologiques tels que l’avidité, et la motivation par le profit etc. mais jamais pour expliquer l’histoire. Il les a plutôt interprétés comme des symptômes de l’influence corruptrice du système social, c’est-à-dire d’un système d’institutions développé au cours de l’histoire, comme des effets plutôt que des causes de la corruption, des répercussions plutôt que des forces motrices de l’histoire. À tort ou à raison, il voyait dans des phénomènes comme la guerre, la dépression, le chômage et la faim au milieu de l’abondance, non pas le résultat d’une conspiration rusée de la part du « big business » ou des « impérialistes fauteurs de guerre » mais par les conséquences sociales non voulues d’actions visant d’autres objectifs et menées par des agents pris dans le réseau du système social."

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