Coronavirus: la perspective d'une pandémie

Un modèle similaire à l'actuelle épidémie a été développé il y a quelques mois.

L'épidémiologue Eric Toner du centre d'études en sécurité de la santé de l'université John Hopkins a développé il y a trois mois, pour le compte de la fondation Gates et du World Economic Forum, un modèle de pandémie dont les paramètres sont proches de l'actuelle épidémie chinoise. Il s'agissait d'un exercice purement académique (ce que l'on appelle une "what-if study": "que se passerait-il si....") mais on peut imaginer que les thèses conspirationnistes les plus délirantes ne vont pas manquer de fleurir autour de cette coïncidence.

Ses hypothèses de départ étaient l'apparition d'un nouveau virus ayant une contagiosité similaire à la grippe (dont le facteur de contagion est de l'ordre de 3, alors que celui du nouveau coronavirus chinois est estimé entre 3 et 4) mais pour lequel n'existerait ni traitement ni vaccins (ce qui est évidemment le cas pour un virus nouveau). Le taux de surmortalité de la grippe saisonnière est estimé à moins de 0,05% (mais proche de 0,2% chez les personnes âgées, soit un dixième de l'estimation minimale du taux de léthalité du nouveau coronavirus chinois).

En tenant compte de la circulation rapide et intense des personnes à travers le monde par transport aérien, Toner est arrivé à la conclusion qu'il en résulterait une pandémie pouvant conduire au décès de 65 millions de personnes.

Interrogé par Bloomberg le 30 janvier, Toner a sévèrement critiqué le retard pris par l'OMS pour déclarer une urgence mondiale (du fait des pressions du gouvernement chinois qui cherchait, et cherche encore, à minimiser la gravité de l'épidémie et son incapacité à la contrôler) et il estime que les mesures de quarantaine et d'interdiction des déplacements (qui sont, en l'absence de traitement curatif comme de vaccin préventif, les seuls moyens efficaces pour bloquer ou au moins ralentir fortement la propagation de l'épidémie) sont intervenues trop tard pour éviter une large diffusion du virus.

Le nombre de décès journaliers continue de croître: 86 morts de plus en Chine dans la seule journée d'hier, soit 10-15 de plus que les jours précédents, ce qui montre que nous sommes toujours dans la phase d'explosion exponentielle du nombre de cas (selon la dynamique sommairement décrite dans mon précédent billet).

L'impact socio-politique et économique d'une pandémie atteignant la magnitude envisagée par Eric Tonner serait énorme:

- à court terme, on peut envisager une récession économique mondiale déclenchant une nouvelle crise financière d'ici fin 2020, qui sera encore plus violente que celle de 2007-2008 (une telle crise aurait fini par survenir tôt ou tard, tellement la spéculation financière alimentée pendant une décennie par les banques centrales apparaît déconnectée de l'économie productive).

- à court terme toujours, une épidémie de sinophobie risque de déferler dans le reste du monde.

- à moyen terme, le fonctionnement à la fois autoritariste et corrompu du capitalisme d'Etat chinois sera décrédibilisé et destabilisé: la présidence à vie de Xi Jin Ping risque fort de se terminer bien plus vite que prévu, et, du fait de ses rigidités bureaucratiques et de son inefficience, ce système ultra-centralisé combinant cyber-stalinisme et capitalisme sauvage pourrait s'effondrer aussi rapidement que l'URSS de naguère.

- à plus long terme, l'actuel système de production capitaliste reposant sur la délocalisation systématique des activités industrielles hors d'Europe et la multiplication des flux logistiques à grande distance devra être remis en cause pour des raisons à la fois géostratégiques (il est insensé de s'être rendu à ce point dépendant de la Chine et des autres nations manufacturières asiatiques) et écologiques.

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