Argentine : manipulations partout, justice nulle part

En Argentine, le travail du juge Ramos Padilla avance à grands pas, et le scandale multiforme des écoutes illégales, manoeuvres d'extorsion, manipulation de « repentis », prend de l'ampleur avec de nouvelles révélations quasi-quotidiennes.

Tout avait commencé comme une banale tentative d'extorsion de quelques centaines de milliers de dollars à un entrepreneur pour « arranger » ses prétendus problèmes avec la justice. Cette première affaire assaisonnée de révélations annexes sur l'espionnage politique conduit sans contrôle par des agents et ex-agents des services secrets pour leur compte personnel. n'est plus qu'un exemple parmi d'autres des opérations pilotées par le pouvoir exécutif néolibéral et le pouvoir judiciaire marchant main dans la main pour convaincre, par un mélange de chantage médiatico-judiciaire et de corruption financière:

a) des entrepreneurs de céder leurs entreprises à des proches de l'actuel gouvernement (affaire Cifuentes)

b) des prétendus repentis de dénoncer des dirigeants politiques d'opposition (affaire Fariña)

c) des juges d'emprisonner sans preuve des dirigeants syndicaux d'opposition (affaire Moyano).

Affaire Cifuentes: celle-ci est exemplaire d'un modus operandi qui fut également celui de Nestor Kirchner lorsqu'il était gouverneur de Santa Cruz pour favoriser des entrepreneurs « amis » et s'enrichir personnellement au passage (l'exemple le plus connu de ces entrepreneurs monopolistes est Lazaro Baez): le gouvernement a commencé par sevrer son entreprise de services pétroliers OPS de contrats avec le groupe étatique YPF, puis à accentuer la pression via l'AFIP pour des impayés de charges sociales. L'entreprise se trouvant au bord de la faillite, une proposition de reprise à vil prix s'est présentée et comme Cifuentes résistait, D'Alessio monta une opération médiatique de dénonciation de corruption avec la complicité d'agents des services secrets et du journaliste Daniel Santoro du groupe Clarin. C'est suite à la révélation de l'affaire Etchebest, que Cifuentes a décidé de porter plainte à son tour.

Affaire Fariña: celui-ci est un « repenti » du kirchnérisme qui avait dénoncé l'ex-présidente à grands renforts de déclarations aussi grandiloquentes qu'absurdes (« ils ont volé l'équivalent d'un PIB annuel »). Il est apparu que son témoignage à charge (qui n'a été à ce jour corroboré par aucune preuve matérielle) avait été négocié en présence de son avocat directement dans le bureau du ministre de la justice Garavano, avant d'être pris en déposition par le procureur Stornelli. Là encore, on trouve comme complice de la manoeuvre et de sa propagation médiatique un autre chien de garde local du néolibéralisme, le journaliste Luis Majul.

Affaire Moyano (révélée ce dimanche par R. Kollmann dans Pagina/12): le juge Carzoglio venait d'hériter d'un dossier concernant une prétendue collusion entre le chef d'une bande de houligans du football et le président du club d'Independiente, le syndicaliste Pablo Moyano (fils du Grand Manitou des camionneurs Hugo Moyano) et par ailieurs un des plus fermes opposants syndicaux à la politique du gouvernement.

Carzoglio reçut la visite de deux hauts dignitaires de l'AFI qui lui apportèrent le texte d'un ordre de mise en détention de Pablo Moyano à signer d'urgence et insistèrent sur l'importance pour le Président Macri que cette affaire soit traitée rapidement. L'un des deux visiteurs étant le responsable des Finances de l'AFI, le juge soupçonne qu'une récompense financière était également prévue pour lu-même s'il faisait ce qu'on lui demandait...

Mais à l'étude du dossier, ce juge honnête (il y en a quand même quelques uns !) réalisa qu'en fait de collusion, les écoutes téléphoniques jointes au dossier montraient, au contraire de ce qui était allégué, que Pablo Moyano résistait à des tentatives d'extorsion de la part du houligan qui le menaçait de représailles contre son club.Carzoglio ne donna donc pas suite aux suggestions de l'AFI (il en fut récompensé par une suspension en décembre dernier) et conserva dans son coffre fort le document remis par les deux envoyés de l'AFI. Là encore, l'opération montée contre Moyano fut accompagnée d'un puissant tir de barrage des appareils médiatiques pro-gouvernementaux. Une manoeuvre similaire fut menée en parallèle vis-à-vis d'un autre juge pour essayer de faire emprisonner à la fois Hugo Moyano et son fils.

Ce que révèle ces trois affaires est l'intensité et le caractère multi-dimensionnel, à la fois économique et politique, du « lawfare » mené contre toutes les formes d'opposition au pouvoir par le gouvernement Macri, et ce avec la complicité active des principaux médias, qui sont tous, comme en France, aux mains de l'oligarchie. Mais toute ressemblance avec la politique néolibérale tout aussi répressive et manipulatrice du gouvernement Macron et son accompagnement par un intense battage médiatique et diverses opérations judiciaires d'intimidation des opposants ne serait évidemment que pure coïncidence...

Cela dit, les kirchnéristes, qui ont beaucoup profité de l'impunité permise par la corruption, la complaisance et la paresse des juges pendant qu'ils étaient au pouvoir (par exemple, à travers l'action et surtout l'inaction d'Oyarbide ou de Servini de Cubria) n'ont qu'à s'en prendre à eux-mêmes pour ce qu'ils subissent aujourd'hui.

Lorsque son jeune ministre de la Justice Gustavo Beliz vint naïvement proposer à Nestor Kirchner d'augmenter le nombre de juges fédéraux afin de mieux lutter contre la corruption (autant venir parler de corde dans la maison d'un pendu...) et aussi de réduire l'énorme pouvoir de paralysie de l'action judiciaire par les 12 juges à compétence nationale de Comodoro Py, et qu'il dénonça publiquement les magouilles du chef opérationnel des services secrets Antonio Stiuso, ce fut Beliz qui dut démissionner et son projet de réforme fut enterré.

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