Pourquoi les nationalistes birmans haïssent-ils les Rohingyas ?

Pour mieux comprendre les pogroms anti-rohingyas il faut se replonger soixante-dix ans en arrière dans l'histoire du pays

Le récent et glaçant film documentaire de W. Schroeter "Le Vénérable W." nous a permis de découvrir une conception étroitement ethno-religieuse de la nation birmane entretenue conjointement par les militaires et les religieux (car il n'y a pas que chez nous que le sabre et le goupillon sévissent de concert) et d'entendre les discours de haine tenus par certains prédicateurs bouddhistes fanatiques dont le plus célèbre est le vénérable W. éponyme (ces pyromanes sociaux étant depuis toujours soutenus en sous-main par les militaires nationalistes).

Les discours fanatiques du vénérable W. lors de ses tournées dans le pays ont déclenché dans son sillage de véritables pogroms contre la minorité musulmane des Rohingyas, forcée depuis des décennies d'aller se réfugier par centaines de milliers au Bangla Desh voisin.

Les médias occidentaux s'étonnent et s'indignent du silence de Aung San Su Kyi face à l'impunité des militaires et des groupes para-militaires nationalistes, mais il leur manque, tout comme au film de Schroeter, le recul historique nécessaire pour saisir les tenants et aboutissants de la situation.

Il faut se souvenir que les nationalistes birmans des années 40 (dont Aung San, père d'Aung San Su Kyi et un des principaux politiciens birmans de l'époque) se sont alliés un moment aux envahisseurs japonais dans l'espoir de se débarrasser des Britanniques. Mais pendant cet épisode, les Rohingyas sont restés en grande majorité fidèles à la puissance colonisatrice (les Britanniques appliquaient en Birmanie comme dans beaucoup de leurs colonies une politique d' "Indirect Rule" consistant à diviser pour régner et à s'appuyer sur des réseaux de politiciens locaux corrompus mais dociles et sur les notables et religieux les plus conservateurs socialement, car moins susceptibles que des personnalités intègres et progressistes de se révolter contre leur impérialisme).

Les Rohingyas furent donc dénoncés après l'obtention de l'indépendance (en 1948) comme traîtres à la nation: pour comprendre comment les atroces pogroms anti-rohingyas sont encore aujourd'hui considérés comme légitimes par les ultra-nationalistes birmans, on peut faire le parallèle avec le traitement dont les harkis firent l'objet de la part du FLN algérien.

La fille d'Aung San doit également se souvenir que son père fut assassiné par d'autres nationalistes insatisfaits des accords négociés avec les Britanniques lors de la phase de transition vers l'indépendance (on peut ici faire un parallèle avec l'assassinat de Michael Collins par les partisans de De Valera lors de la guerre d'indépendance irlandaise) et son silence face aux exactions anti-rohingyas est probablement un mélange d'adhésion inavouée à l'idéologie nationaliste de son père et d'impuissance face au pouvoir de fait des militaires.

 

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