Le jargon international des échecs

Comme toute langue spécialisée, celle des échecs s’est constitué un vocabulaire transnational où se mêle le français, l’allemand, l’italien… avec des réminiscences persanes ou arabes, en toute fidélité à la devise « Gens una sumus ». Petite promenade dans la géographie et l’étymologie du jargon échiquéen.

La nature internationale des échecs scintille dans la nomenclature des débuts de partie:

Ouvertures espagnole, italienne, anglaise, écossaise, catalane… Défenses française, sicilienne, russe, hollandaise, indiennes du Roi et de la Dame (humoristiquement appelées respectivement Est-Indienne et Ouest-Indienne en français), scandinave… il en arrive de partout, alternant avec les Grands Maîtres de toutes origines ayant laissé leur nom à tel ou tel début, ainsi le début Réti, la défense Caro-Kann, la Benoni, la Philidor, l’Alekhine, la Grünfeld, la Nimzovitch, la Pirc... alors que l’espagnole porte aussi le nom de Ruy Lopez et la russe celui de Petrov. Le rêve de tout fort joueur est de donner son nom à une variante qui sera durablement jouée par les champions des générations suivantes (Maxime Vachier-Lagrave, actuel meilleur joueur français, a récemment déclaré : « Je continuerai à jouer la Najdorf tant que mon médecin ne me l’interdira pas »), mais n’est pas Miguel Najdorf, Alfred Marshall ou Mikhail Botvinnik qui veut...

Étonnamment, malgré la longue domination de Steinitz et Lasker au plus haut niveau à la fin du dix-neuvième siècle, il n’y a pas d’ouverture allemande ou autrichienne, mais en compensation une variante de l’espagnole s’appelle la Berlinoise et il existe aussi une partie viennoise. Il y a également des systèmes et variantes dits de Carlsbad, de Leningrad, de Londres, de Riga, de Mar Del Plata, de Budapest, de Scheveningue... bref d’un peu partout. (NB : Le « système suisse » ne désigne pas une ouverture mais un mode d’appariement des joueurs dans les tournois, et la variante de Chicago, c’est du poker, pas des échecs !)

D’autres noms plus poétiques surgissent aussi dans cet étrange catalogue comme « le Dragon Accéléré », « l’ouverture Grand Prix », « la Nimzo-Indienne », « la semi-slave » ou « le hérisson » et d’autres plus cocasses comme « l’ouverture Kalachnikov » ou le « petit orang-outang ».

Les noms des pièces reflètent également la circulation des mots entre les langues : la pièce que nous appelons le Fou (et qui est devenu un évêque en anglais : 'Bishop') est un ‘Alfil’ en espagnol (Al-Fil est l’éléphant en arabe, ce qui nous ramène à l’origine indienne du jeu). La Tour s’appelle ‘rook’ en anglais, autre mot dont la racine est arabo-persane (transcrit ‘rukk’ par le dictionnaire d’Oxford) et qui fut transmis à l’anglais via l’espagnol ‘roque’ puis le vieux français ‘roc’ qui dénommait cette pièce au Moyen-Âge, mais après sa redénomination en 'tour', il ne nous en est resté que le verbe ‘roquer’ (déplacer latéralement le roi de deux cases et installer de l’autre côté la tour dont il s’est rapproché, un coup spécial autorisé une fois par partie).

Autrefois en Occident, monogamie chrétienne oblige, un pion qui arrivait à dame ne prenait pas le nom de ‘Reine’ (car le Roi ne pouvait avoir deux épouses légitimes), mais celui de ‘Dame’, qui s’est finalement imposé en français moderne, alors que l’anglais a gardé sa ‘Queen’. La Reine était nommée anciennement ‘fierce’ (devenu ‘phearse’ en anglais) un nom dérivé de ‘vizir’ (‘firzan’ en arabe, nom original de la pièce que nous avons à tort féminisée) à ne pas confondre avec l’adjectif anglais ‘fierce’ (violent, combatif) qui vient de l’ancien français ‘fiers’ ayant donné ‘fiercir’ (devenir violent, selon le dictionnaire de Greimas).

Dans la langue moderne des échecs, il y a des mots de différentes langues que l’on ne traduit pas :

Ainsi, dans les tournois, lorsque l’on touche une pièce pour la repositionner dans sa case sans intention de la jouer, on doit dire « J’adoube », en français dans le texte, même si l’on est un grand-maître russe aux prises avec un chinois. Nous avons aussi exporté dans toutes les autres langues la prise « en passant ».

En échange, nous avons reçu de l’italien le ‘Giuoco Piano’ (jeu lent), autre nom de l’ouverture italienne, et plus récemment le ‘fianchetto’ (placement d’un fou en septième rangée sur la grande diagonale, derrière un triangle de pions, un motif typique des ouvertures dites « hyper-modernes ») dont l’anglais a aussi fait un verbe (« a fianchettoed bishop ») et importé de l’allemand le ‘zeitnot’ (crise de temps) quand il ne reste plus à un joueur beaucoup de temps à la pendule pour calculer les prochains coups à jouer (certains très forts joueurs comme Ivantchouk ou Gristchouk sont connus pour leur gestion erratique de la pendule leur occasionnant de fréquents zeitnots) et aussi le ‘zugzwang’ (marche contrainte) qui désigne une situation où le fait d’être obligé de jouer rend votre position perdante (par exemple, lorsque l’on perd l’opposition en finale et que l’on doit laisser le Roi adverse s’infiltrer sur vos arrières et dévorer impitoyablement vos derniers pions pour mener les siens à la victoire).
Last but not least, "die Blockade" chère à Nimzovitch est devenue "the blockade" en anglais. Tout simplement...

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