L'argent noir des campagnes électorales argentines... et autres

Le journaliste d'investigation Alconada Mon vient de publier un épais ouvrage (488 pages) intitulé « La Raiz de todos los males » (la racine de tous les maux) sur la corruption systémique de la politique argentine.

Le journaliste d'investigation Alconada Mon (qui pilota localement l'exploitation des Panama Papers, entre autres) vient de publier un épais ouvrage (488 pages) intitulé La Raiz de todos los males (la racine de tous les maux) où il décrit les multiples combines utilisées par les politiciens argentins et les industriels cartélisés pour masquer le financement illégal de leurs campagnes électorales, d'une part, et se mettre des pots-de-vins dans la poche, d'autre part.

Alconada Mon est un des journalistes-vedettes du quotidien bourgeois La Nación et il est à ce titre peu suspect de complaisance envers le kirchnérisme, ce qui ne l'empêche pas de mettre tout aussi sévèrement en cause le gouvernement actuel: il vient d'ailleurs de confirmer devant un juge les informations livrées dans son livre sur le véritable racket pré-électoral auquel le président Macri en personne se livra pour financer sa campagne de 2015. La description qu'il en donne fait ressortir un comportement mafieux digne du grand-père calabrais de Macri (qui fut un parrain local de la Ndrangheta avant d'émigrer en Argentine). Vu le fonctionnement très sélectif de la justice argentine, il faudra probablement attendre la prochaine alternance politique pour que ces dénonciations soient suivies d'effet.

Pour Alconada Mon, ce sont les besoins de financement des campagnes électorales et de l'activité politique au jour le jour qui constituent la cause originelle des nombreuses affaires de corruption émaillant la vie politique argentine, au moins autant que l'enrichissement personnel des politiciens, qui est pourtant une réalité bien visible pour certains d'entre eux: l'immense et luxueuse villa de l'ancien gouverneur péroniste et candidat présidentiel Daniel Scioli, pour prendre un exemple non évoqué par l'auteur, a certainement bénéficié d'autres sources de financement que son seul salaire de gouverneur... sans parler de l'énorme fortune immobilière (estimée à 70 millions de dollars) amassée aux Etats-Unis par Muñoz, l'ancien secrétaire particulier et homme de paille du président Kirchner.

Même lorsque la corruption est avérée, la justice locale reste trop longtemps inerte: dans son introduction, Alconada Mon cite l'exemple de Dallas Airmotive, une entreprise américaine de maintenance aéronautique ayant versé des pots-de-vins à José Luis Gioja, puissant cacique péroniste de la tendance « canal historique », lorsqu'il était gouverneur de la province de San Juan entre 2008 et 2012. La justice américaine condamna cette entreprise à 14 millions de dollars d'amende et 3 directeurs impliqués dans la combine furent virés de l'entreprise. L'Office Anticorruption argentin n'a commencé à se saisir du dossier qu'en mars 2018... et les cas similaires abondent, car le livre est bourré d'exemples précis qui ont en leur temps défrayé la chronique et qui montrent combien les entreprises corruptrices, y compris les grandes multinationales (IBM, Siemens, Odebrecht sont les cas les plus emblématiques) ont partie liée avec les politiciens corrompus.

Alconada Mon n'idéalise pas l'Argentine d'autrefois et remonte jusqu'aux activités de contrebandier du premier gouverneur espagnol de la colonie, en passant par les combines minières de Rivadavia et les trafics d'influence du président Roca et de son frère.

Mais davantage qu'un recueil d'anecdotes sur des pratiques de cartélisation, de surfacturation des travaux publics et de corruption des individus et des organisations, l'ouvrage d'Alconada Mon propose un exposé systématique du fonctionnement de ces réseaux souterrains de complicités entre hommes politiques de tous bords à la recherche de fonds pour leurs hautes et basses oeuvres, entrepreneurs se répartissant les appels d'offre publics, banquiers blanchissant l'argent sale, journalistes réclamant leur part du gâteau, juges faisant traîner les dossiers en échange de faveurs pour eux-mêmes ou leurs proches, services secrets manipulant et arrosant les uns et les autres, syndicalistes jouant les businessmen...

Pour illustrer son propos, il s'appuie sur de nombreux exemples argentins et internationaux (le Lava Jato, l'affaire Elf, le Mani Pulite face aux magouilles du Pentapartito en Italie, la corruption du PP en Espagne...) qui montrent l'universalité du phénomène.

Ce qui caractérise l'Argentine, c'est l'ampleur qualitative et quantitative de la corruption (des montants de surfacturation des travaux publics de l'ordre de 20 à 30 % des gros contrats comme le gazoduc du Nord-Ouest sont devenus courants lorsque Kirchner et De Vido ont mis l'Etat en coupe réglée après s'être fait la main au niveau provincial à Santa Cruz) et le manque de moyens, soigneusement entretenu par les autorités, des organes administratifs et judiciaires de contrôle.

Après d'autres auteurs, Alconada Mon fait remonter l'explosion incontrôlée de la corruption étatique à la présidence péroniste de Carlos Saul Menem. Il estime que les privatisations d'inspiration néo-libérale orchestrées par Menem au profit de son clan syro-libanais de la Rioja et surtout des grands oligarques de toujours ont permis le détournement de 6 milliards de dollars sur un montant total de 31 milliards.

Un autre aspect spécifiquement argentin et particulièrement inquiétant est la collusion entre les bandes violentes de supporters des clubs de football (les »barra bravas »), les réseaux de distribution de drogues diverses (cocaïne, héroïne, paco, drogues de synthèse...) et les permanents des partis politiques (les « punteros ») dans les banlieues de Buenos Aires et de Rosario.

Malgré tout, Alconada Mon veut rester optimiste quant à la possibilité de venir à bout de cette gangrène qui ronge la démocratie.

Tout dépend finalement de l'intensité de la pression de l'opinion publique à l'encontre des corrupteurs et des corrompus, mais aussi de la capacité des forces politiques à relancer des débats et des offres programmatiques substantielles qui permettent d'éviter les facilités du « tous pourris » qui ne font que favoriser le basculement vers la démagogie et l'autoritarisme comme on l'a vu en Italie ou tout récemment au Brésil.

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